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ANTOINE FUQUA: THE LAST BOY SCOUT

Loin de moi l’idée de transformer ce blog en fan page (et quand bien même, j’fais ce que je veux, je suis chez moi), mais bon on ne choisit pas ses obsessions. D’aucuns estimeront que s’aménager des tranches horaires au revisionnage du Roi Arthur et des Larmes du soleil constitue le signe d’une vie cinéphilique médiocre, ou d’un temps libre excessivement mal dépensé. A ceux-là je répondrais : arrêtez de prendre les beaux jours comme prétexte pour vous envoyer des pintes en terrasse, et faites-vous les versions longues. Aux autres, qui savent apprécier la valeur d’Antoine Fuqua, même quand ses films mettent leur seuil de tolérance à l’épreuve, mettez-vous à l’ombre et commandez frais : here we go again. 

AU VERRE PAS A LA BOUTEILLE

A l’instar de nombreux réalisateurs qui n’ont jamais su se poser en prescripteurs de tendance, le travail d’Antoine Fuqua a toujours été coupé à l’unité par la critique. C’est-à-dire considéré uniquement à l’aune de l’argument de vente de ses films, qui avaient le tort de creuser des sillons ouverts par d’autres. Un tueur pour cible ? Du John Woo moulé aux standards MTV. Le roi Arthur ? Du péplum post-Gladiator déjà réchauffé. . L’élite de Brooklyn ? Un ersatz fatigué de… Training Day, seul film pour lequel le réalisateur a pu bénéficier d’une reconnaissance (relative) de son identité artistique.

Bref, là où chez d’autres la diversité de leur filmographie motive leurs exégètes à en mettre les points cardinaux en valeur, pour Antoine Fuqua, c’est la preuve d’un faiseur qui se contente de suivre le sens du vent. Le fait que le réalisateur ne soit pas forcément son meilleur avocat (comme on l’avait expliqué ici) n’aide pas vraiment à dissiper une étiquette de girouette, qu’il ne mérite pourtant pas. 

Je suis toute ouïe…

RESISTANCE D’EPOQUE

En effet, il y a quelque chose de passionnant dans sa filmographie qui dépasse la seule dimension qualitative que l’on peut accorder à son travail. Car si on se fie à la génération à laquelle il appartient, Antoine aurait dû en toutes logiques se rejoindre les rangs des relativistes. Question d’époque : les années 90, c’est la chute du mur de Berlin, le déclin des zones de luttes traditionnelles, la fameuse « sortie de l’histoire »… Ce qui était bien ou mal hier devient sujet à caution aujourd’hui, et l’ambiguïté a supplanté le manichéisme dans le cœur des artistes qui doivent se faire l’écho de l’air du temps.  Bref, tout est remise en question, même et surtout l’élémentaire. C’est David Fincher, Bryan Singer, Gore Verbinski, les soeurs Wachowski… Autant de cinéastes qui, chacun à leur manière, ont soumis à l’inventaire les grands récits qui ne trouvaient plus de réponses aux questions de ses nouveaux enfants terribles. 

Or, si son empreinte visuelle est indéniablement moulée dans les pas de son époque, Fuqua s’ingénie à en prendre le contre-pied idéologique. Quand ses semblables obscurcissent la trajectoire de ses personnages, lui avance à la ligne claire. Au règne de l’anti héros à la moralité ambivalente, lui embrasse la figure du héros sans modération.  Le mythe du cowboy s’éloignant dans le soleil couchant après avoir nettoyé la ville, c’est pour lui. Le fil conducteur de sa filmographie peut se ramener ainsi à ces hommes (car c’est aussi l’un des derniers réalisateurs à faire du cinéma d’homme, au sens premier du terme) animés par la seule envie de faire le bien, sans plus de justifications . Quitte à agir contre leurs intérêts immédiats

C’est Chow Yun Fat qui se met les triades à dos dans Un tueur pour cible après avoir refuser de tuer un enfant. C’est Bruce Willis et son unité qui choisissent d’escorter un groupe de réfugiés au péril de leur vie et au mépris des ordres de leur hiérarchie dans Les larmes du soleil. C’est évidemment Ethan Hawke, candide qui met son idéalisme à l’épreuve des assauts du démon Denzel Washington dans Training Day. C’est ce même Denzel Washington, qui sort de sa réserve dans les Equalizer pour administrer leur châtiment aux âmes corrompues qui trahissent ses principes d’humanité…

SEUL (OU PRESQUE) AU MONDE

A l’instar de ses personnages, Fuqua avance en solo. A cet égard, Robert McCall est peut-être son personnage qui lui ressemble le plus. Ou du moins celui qui incarne le mieux cette quête d’absolu que le réalisateur oppose aux compromis dont s’accommodent le commun des mortels. De fait, le sens de la justice intransigeant et volontiers psychorigide de McCall ne s’embarrasse d’aucunes circonstances atténuantes pour punir ceux qui violent ses tables de lois. Comme le cinéaste le déclarait en substance à Mad Movies à la sortie de L’élite de Brooklyn: « A la fin de la journée, le mal, c’est le mal point ». Sans ambiguïté.

– Bénissez-moi mon père, parce que j’ai pêché
– Je sais

A l’instar de Mel Gibson, toute la filmographie de Fuqua repose ainsi sur ces figures habitées par une force de caractère les poussant à refuser le moindre arrangement avec leurs principes. C’est aussi le cas des héros de John Woo, chevaliers des temps anciens égarés dans un monde qui ne reconnait plus leur état d’esprit. Ainsi, plus que le « John Woo pour les nuls » capitalisant sur l’imagerie du réalisateur auquel il a été réduit, Un tueur pour cible jouait filiation pour mieux formuler la note d’intention de toute une carrière. Une convergence des valeurs qui fonde également ses noces prolongées avec Denzel Washington, acteur avec lequel il en est à son quatrième film et qui partage avec Chow Yun Fat (héros d’Un tueur pour cible et ancien acteur fétiche de John Woo) l’ADN des grands hommes à l’écran. Le genre à incarner cette autorité morale inflexible qui fait baisser le regard aux impies et se fiche bien que l’époque ne soit plus à la verticalité de la vertu. L’Evangile selon St Denzel rédigé par Antoine Fuqua, c’est un concentré d’Ancien Testament hardcore qui expédie les injustes dans les bras de leur destin.

LES RACINES DU MAL

Il faut bien ce genre de figures d’autorité (donc pas Mark Wahlberg qui liquide du sénateur véreux à tour de bras pour se venger de porter un prénom composé dans le « redneck-pleaser » Shooter-Tireur d’Elite) pour lutter contre ce qui constitue le véritable ennemi chez Fuqua. En effet, si sa filmographie (à quelques exceptions près) compte finalement peu de bad guy vraiment mémorables, c’est parce qu’il se bat contre une idée plus que contre un personnage : le compromis. Celui qui finit par rimer par compromission, une accommodation après l’autre, et qui finit par jeter les meilleurs dans les bras du malin.

On pense au personnage de Denzel dans Training Day bien sûr, mais aussi à L’élite de Brooklyn, premier film du réalisateur dépourvu de good guy et véritable conte moral qui accompagnait des personnages perdus dans la corruption ordinaire vers leur fatalité. Le cinéaste posait un regard sans concession mais plein de compassion sur ces âmes en perdition, qui imprégnait déjà ce qui constitue sans doute son œuvre la plus aboutie : Les larmes du soleil version director’s cut. Un film qui raconte justement des personnages qui empruntent la voie du jusqu’au boutisme pour se reconnecter avec leur humanité, et en terminer avec une vie passée à « regarder de l’autre côté« . 

C’était pas notre guerre lieutenant

 Les larmes du soleil est le western que Fuqua n’a pas réussi avec le remake des Sept mercenaires. Son film ou les soldats ne se définissent plus comme les sauveurs invulnérables d’un autre indistinct, mais les guerriers qui protègent les autres membres de la communauté de fortune à laquelle ils ont offert leur allégeance. Ils n’imposent pas leur héroïsme de façon verticale mais horizontalement, une valeur qu’ils partagent avec les autres.

Ce besoin de recommencer quelque chose sur les cendres de ce qui a été, de fonder un ordre social qui s’émancipe du vieux monde pour essentialiser une humanité fondamentale est au cœur d’un récit américain dont le cinéaste s’est fait le hérault. Le dernier peut-être à croire aussi totalement dans ses mythes fondateurs. Ce qui pourrait-être une bonne définition d’Antoine Fuqua: un réalisateur de western des années 50 qui croit encore dans l’absolu de ses archétypes. Quand la mode est à la dédramatisation de connivence et la dramaturgie de salon qui vient expliquer la vie aux bidasses, un vrai romantique label rouge, garanti 100% sans cellules souches postmoderne, ça rétablit un semblant d’équilibre.

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BLACK PANTHER, OU LA REVANCHE D’HILLARY

J’aime bien essayer de comprendre le succès d’un film que je n’aime pas. Ça muscle pas le péronné, mais ça remet nos certitudes à leur place dans le vaste cosmos des opinions convaincues de leur bien-fondé. Surtout s’agissant d’un carton cosmique explosant tous les pronostics, et dont la portée dépasse par définition le cœur de cible initial de sa campagne marketing. De quoi mettre dans une position délicate le non-converti qui sera tenté de s’en remettre au «conformisme de la pression sociale du consensus qui fait qu’on dit qu’on a aimé Avatar pour faire comme tout le monde devant la machine à café du bureau alors qu’en fait c’est les Schtroumfs chez Pocahontas ». Et avec son 700 millions de dollars au box-office U.S et son 1 milliard 300 millions à l’international, Black Panther fait partie de ceux-là.

Black Panther donc, troisième film de Ryan Googler, nouveau venu dans le Marvel Cinematic Universe, produit et distribué par Disney, aka le Léviathan de l’industrie culturelle moderne. On ne s’attardera pas outre mesure sur un résultat ni plus ni moins dans la moyenne habituelle des productions Marvel. Même humour de connivence, mêmes images de synthèse générées par la même banque de données, mêmes scènes d’actions conçues dans l’envergure du même bac à sable. 

On se contentera simplement de remarquer à quel point la sitcomisation du genre impulsée par Kevin Feige pour construire la cohérence de son fichu MCU a éteint tout sens du merveilleux dans le traitement du genre. Dans un monde où le super-héros peut devenir un youtuber comme un autre et faire des selfies à la demande du premier pelé venu, dur de mettre des étoiles dans les yeux des gens. L’extraordinaire à portée de mains, ça fait descendre n’importe quel demi-dieu de son piédestal allégorique pour le faire tutoyer le vendeur de Hot-dogs du coin. Or, l’univers de Black Panther reposait en grande partie sur la puissance d’évocation du Wakanda, terre d’utopie qui se débat à l’écran dans trois décors et une palampée d’incrustations plus ou moins heureuses. Les personnages ont beau en parler avec l’œil humide et des trémollos dans la voix façon Boromir avec le Gondor, les quelques vues aériennes censées susciter l’exaltation de la découverte provoquent au mieux le lever de sourcils de celui qui découvre les fonctionnalités de Photoshop. 

Mais visiblement, tout ça suffit pour beaucoup à en faire le Autant en emporte le vent du genre. Outre ses recettes astronomiques, Black Panther est devenu le premier film de super-héros à faire son trou dans la catégorie reine aux oscars: celle du meilleur film. Qu’il ait autant de chances de recevoir le précieux sésame que Liam Neeson de se retrouver à l’affiche du prochain Spike Lee n’a guère d’importance. La reconnaissance financière, critique et symbolique : c’est le carton plein pour Marvel, qui n’a jamais eu autant de raisons d’afficher l’arrogance tranquille de celui qui est conscient d’avoir 10 coups d’avance sur les autres. 

Parce qu’avant de porter la couronne du premier film de super-héros candidat aux oscars, Black Panther fut vendu sur un autre titre : le premier blockbuster « noir ». C’est-à-dire porté par un casting noir, avec un héros noir, un réalisateur noir…  Bref, le premier tout en somme, effet accentué par une campagne marketing qui sut profiter de la mémoire à ultra court-terme de l’époque Twitter pour vendre sa révolution socio-culturelle. 

« On the road again »

Et s’il y a bien une chose que l’on ne pourra pas enlever à Black Panther, c’est bien le coup de génie du département publicitaire de Disney, qui capitalisa sur deux facteurs essentiels. D’abord le consensus général qui s’est formé autour de Marvel comme le modèle de référence actuel du blockbuster mainstream (la preuve, tout le monde s’aligne sur eux, et même Paul Thomas Anderson kiffe). Ensuite, le retour sur le devant de la scène d’un activisme afro-américain actif, suite à l’avalanche de fait-divers tragiques relayés depuis quelques années. Un militantisme qui a directement atteint la sphère hollywoodienne en 2016 avec la polémique #oscarssowhite.

Dès lors, même si l’introduction de Black Panther dans le MCU était apparemment prévue de longue date, difficile de ne pas voir le concours de circonstances inespéré que constitue cet appel d’air d’une l’industrie sommée de répondre aux sollicitations de l’actualité. Un film qui mettrait en scène la réconciliation de la communauté noire avec les « vieux mâles blancs » d’Hollywood, en quête de cautions à son ouverture d’esprit pour éteindre le feu des controverses. Toute l’intelligence de Feige et son équipe est ainsi d’avoir multiplié le besoin d’un système par la demande du public. Bénéficiant de la connivence tacite des acteurs du secteur et du relais des influenceurs sur les réseaux sociaux (largement acquis à leur cause), il ne restait plus à Marvel qu’à dupliquer sa formule habituelle. Et évidemment, à faire en sorte que la mémoire collective ne soit pas traversée d’une volonté soudaine de fonctionner à plus de trois ans dans le passé.

Black Panther n’a pas fait que rapporter un maximum de pognon, il a rendu service à tout le monde. On comprend ainsi la raison pour laquelle Kevin Feige a poussé au cul pour que le film soit reconnu par l’académie des oscars (qui n’en était de toutes façons plus à une aberration près) : il ne fait que demander sa juste rétribution pour avoir rendu au système son diplôme en progressisme avancé. Acheter sa place dans le cercle des élus en se servant des droits civiques comme Cheval de Troie : un plan digne d’un méchant de James Bond et un vrai coup de génie. De génie du mal comme l’a écrit Yerim Sar, mais génie quand même.

Là-dessus, restait plus qu’à convaincre le public qu’il avait raison d’attendre un grand film « nécessaire » qui avait quelque chose d’important à dire. Pas étonnant donc que Black Panther fasse mine d’honorer la dimension politique inhérente à sa raison d’être, tout en se gardant bien d’en excéder les contours qui lui sont attribués. On reste dans ce domaine feutré où on assigne à une rhétorique militante un statut compassionnel à ne pas dépasser, où la sensibilité des spectateurs est fédérée sur le dénominateur commun de l’indignation vertueuse. Le racisme institutionnel n’est perçu qu’à travers le prisme afro-américain (comme quoi, l’ethnocentrisme est vraiment un trait d’union à la société U.S dans son ensemble), et le seul personnage qui vient perturber le statu quo est forcément le traditionnel bad guy, auquel on donne des raisons d’être venér pour mieux s’empresser de le dézinguer lorsqu’il s’invite au pupitre. 

N.W.A: Straight Outta Wakanda

C’est d’ailleurs le traitement de Killmonger (puisque c’est son nom), incarné par l’excellent Michael B. Jordan, qui se révèle le plus symptomatique des ressorts que le film a actionné dans la société américaine. Car il convient de le rappeler: dans un contexte où les studios hollywoodiens regardent de plus en plus vers l’étranger pour assurer la rentabilité de leur film, Black Panther est l’un des rares exemples à réaliser plus de la moitié de ses colossales recettes sur le sol U.S. Killmonger est O-Dog dans Menace II Society des frères Hugues dans un film spirituellement affilié à Boyz in the Hood de John Singleton. Singleton, qui eut toujours les faveurs de l’establishment wasp auquel il tendait la main quand les seconds s’employaient à mettre sa bien-pensance à l’épreuve. Singleton, qui faillit d’ailleurs réaliser sa version de Black Panther quand Wesley Snipes y était attaché dans les années 90

Mais les années 90 ont vécu, et c’est à une autre créature de Frankeistein venue foutre le boxon dans le système qui l’a engendré que renvoie le personnage : Donald Trump. Killmonger est un outkast qui s’invite dans une succession/ élection à laquelle personne ne s’attendait à le voir prétendre. Killmonger emploie une rhétorique agressive qui flatte le sentiment de revanche de certains (Trump et le blanc sacrifié de la mondialisation). Killmonger n’est pas être foncièrement sympathique, avec sa grande gueule et son look mad maxien (perruque orange) perturbant l’harmonie afro cosplay de l’ensemble. Killmonger conquiert le trône dans les règles (Trump a été élu), mais est perçu comme un usurpateur illégitime. On a d’ailleurs pas le temps de demander pourquoi: il se fait évincer dard dard par le retour triomphant de Tchalla Clinton qui se voit économiser par le récit l’effort de toute remise en question trop prononcée.

On rigole (un peu), mais Black Panther est en cela bien le film de cette Amérique forgée dans l’utopie clintonienne des années 90, qui se replie sur ses conventions narratives pour échapper à son état des lieux réclamé par le réel. Pas sur que Black Panther était pas le film dont l’oncle Sam avait besoin. Mais définitivement, c’était celui qu’il voulait voir.

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Jake Gyllenhaal: et si c’était lui le meilleur ?

La rage au ventre

C’est parti ! La saison des oscars s’apprête à battre son plein, et avec elle l’inévitable cortège de stars en campagne pour leur reconnaissance par un milieu plus sensible à la promotion d’un résultat qu’au résultat lui-même. La récente cérémonie des Golden Globes a donné le top départ des spéculations tous azimuts pour savoir qui de Viggo (Mortensen) ou Christian (Bale) sera le lauréat du petit chauve doré cette année. Mais les plus attentifs d’entre-vous n’auront pas manqué de remarquer la scandaleuse absence (trois années de suite !) de Jake parmi les nominés. Gyllenhaal de son prénom, aka label qualité des films d’envergures moyennes désireuses de passer en passer en première division à travers la prestation de Monsieur Donnie Darko.

On ne sait pas exactement pour quel film Gyllenhaal aurait du concourir cette année, mais qu’importe : il est éligible quel qu’il soit.  Même dans un Jean-Marie Poiré écrit par Diablo Cody, le bougre trouverait le moyen de crever l’écran. Pourtant, pas une nomination dans la prestigieuse catégorie n’est venue pour le moment valider le travail du plus zélé des acteurs anglo-saxons. Ce qui n’est pas peu dire, au regard de la compétition intensive se jouant dans l’élite anglo-saxonne de la catégorie (Christian Bale, Leonardo DiCaprio, Tom Hardy…). Concours qui n’inclut étrangement pas Gyllenhaal en son sein. 

Pourtant, un simple regard à la carrière du comédien suffit à considérer sa présence dans le cercle de l’ultra-excellence comme allant de soi. Psychopathe post Jim Carrey de Disjoncté dans Night Call, boxeur vampirisé par sa colère dans La rage au ventre, fils mal-aimé et délinquant notoire dans Brothers… A quelques exceptions près, la carrière de Gyllenhaal ressemble au sans-faute de ces acteurs qui bénéficient du luxe de pouvoir choisir leur rôle et de ne travailler que par défi. C’est-à-dire investir des personnages aussi éloignés les uns des autres que de ce qu’est l’interprète dans la vraie vie. Une vraie démarche de transformiste qu’il est quasiment le seul à défendre dans un Hollywood qui n’a plus autant de temps qu’avant à accorder aux acteurs exigeants avec leur art. 

« Non décidément je ne comprends pas… » (Stronger)

De fait coup d’œil à son parcours suffit à confirmer ce que ses films dégagent : Jake Gyllenhaal n’est pas un homme. C’est un bébé-éprouvette cultivé dans un laboratoire avant d’être jeté dehors pour écraser le commun des mortels. Premier film à 11 ans (La vie, l’amour, les vaches de Ron Underwood), explosion à 22 (Donnie Darko de Richard Kelly) et tournages sous la direction de Joe Johnston, Ang Lee, David Fincher et Jim Sheridan avant ses 30 ans… Bref, tout semble sourire à cet enfant de la balle dont l’existence même fait figure d’insulte aux galériens des auditions à 5OO et des « on vous rappellera » des directeurs de casting. 

On prendrait bien le temps d’être mesquin et souligner certains choix de carrière peu judicieux (Prince of Persia, le prochain Spiderman – non je ne l’ai pas vu. Mais oui je sais déjà), sa propension -sans doute pas innocente- à s’engager dans des projets « putes à récompenses » (Demolition, Stronger). On tiquerait bien sur sa tendance à se montrer plus regardant sur le challenge posé par un rôle que sur l’intérêt des projets dans lesquels il s’engage. On pourrait même se consoler sur la base de rumeurs qui n’ont pas besoin d’être fondé pour rasséréner notre égo (un bien piètre coup au lit aurait murmuré Taylor Swift). Mais le fait est là : Jake Gyllenhaal est talentueux. Et en plus, il ne se contente pas de l’être: Il bosse.

Le « Gyllenhaal  challenge », qui court depuis au moins 2014 et sa prestation flippante de Night Call, pourrait se résumer ainsi:  effacer toutes traces d’un « style Gyllenhaal » justement. Ce qui était un défaut en début de carrière- cette absence de personnalité un tant soit peu marquante qui survivrait à ses rôles une fois le film terminé- devint son plus gros atout. Sa marque de fabrique. Le secret d’un mojo qui élève systématiquement les films qui se payent ses services, de La rage au ventre à Stronger en passant par Okja et Les frères Sisters

Un processus qui ne passe pas seulement par les transformations physiques d’usages, même si le bonhomme est coutumier des rôles qui mettent sa physionomie à l’épreuve. C’est un travail d’appropriation du personnage qui passe par l’effacement de sa persona, comme s’il ne voulait rien conserver de lui-même d’une aventure à l’autre. Et à chaque fois, il creuse beaucoup trop loin pour que l’on se contente d’admirer sa performance. Regardez La Rage au ventre ou Okja : Gyllenhaal fait remonter une névrose, un malaise qui semble vivre une histoire qui n’est qu’entamée par le récit . Les performers donnent tout à l’écran, lui continue de raconter ses personnages en dehors (Jacques Audiard confiait qu’il était incapable de répondre à ses questions sur le plateau des Frères Sisters).

En mode full-psycho dans Okja

On se doute que pareil résultat ne s’improvise pas. De son aveu même, il en est venu à préférer la préparation au tournage lui-même, comme si faire le film rétrécissait le champ d’horizons qu’il avait embrassé. Pourtant Gyllenhaal ne donne jamais l’impression de s’ennuyer à l’écran. Au contraire, il semble creuser les fissures du personnage au moment où il joue. Comme s’il continuait d’explorer les routes secondaires quand le GPS l’indique sur le chemin principal. L’exercice pourrait se transformer en dualité, mais se mue chez lui en une complémentarité inattendue : c’est parce qu’il est ailleurs que Gyllenhaal est présent. 

Il suffit de se souvenir de sa performance dans La rage au ventre, qui survivait en permanence aux facilités d’un récit qui alignait les lieux communs pour espérer cimenter sa cohérence. Ce n’est plus de la polyvalence, mais de l’ubiquité. Il fallait au moins ça pour réussir à concurrencer Tom Hardy sur le terrain de la représentation du chaos immanent à l’âme humaine. A la différence (majeure) que le chaos fait partie intégrante de la persona de Hardy : il en est le portail humain, le messager de ses profondeurs antédiluviennes. Gyllenhaal de son côté, fait le pied de grue devant la porte jusqu’à ce qu’elle s’ouvre. Il a bâti son royaume sur les fondations de ce qui aurait pu rester une simple facilité à se laisser déborder par les aspérités borderline de ses rôles. Comme quoi, il y a toujours un fond dont on ne se débarrasse jamais vraiment. 

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Pourri jusqu’à l’os

Jamais un personnage de James Ellroy n’a été aussi bien retranscrit à l’écran. Pourtant, le diamond dog n’a contribué en rien dans la conception de Mike Brennan, interprété par Nick Nolte dans le génial Contre-enquête du grand Sidney Lumet. Brute épaisse fort en gueule, pédé refoulé qui nargue ses pulsions en cassant du queer, pervers narcissique, géant au regard d’assassin et surtout flic pourri jusqu’ à l’os… Brennan est un concentré de vices craint et identifié jusqu’au pli de sa moustache.

Vêtu inlassablement de la même tenu, Brennan est le tyran du bas royaume de la cosmogonie délétère de la Grosse Pomme, le Golem des recoins les plus sordides du NY sauvage des années 90. Il faut le voir dévoré par l’envie d’un travesti avant de l’étrangler en guise d’acte sexuel, imposer sa volonté à ses collègues sous couvert d’une bonhommie de façade, arracher la chemise d’un ponte de la mafia italienne sans égards pour son rang pour saisir le degré de folie saillante et qui émane de cet électron-libre plus sauvage que la jungle dans laquelle il évolue.


Lumet sculpte sa silhouette de boogeyman progressivement laisse à sa folie le temps de s’installer et le magnétisme animal de Nolte passer de l’attraction à la répulsion.
Une sinécure de cinéma au temps du diktat de l’iconisation immédiate, l’une des performances les plus marquantes de la carrière de l’acteur, et peut-être le portrait de flic ripou le plus fascinant d’une décennie pourtant riche en la matière. Bref, un sick mother fucker comme on en fait plus.