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LA FEMME-ENFANT CHEZ LUC BESSON

Oui bon, je sais ce que vous allez dire. Encore un blogueur paumé dans la multitude du net qui essaie de se payer une tranche de buzz sur le dos d’un homme à terre. Vous n’avez surement pas tout à fait tort, si ce n’est qu’on remarquera que la position du tireur couché n’empêche en rien notre sujet du jour d’encaisser de juteuses compensations pour son chemin de croix. C’est que pour Luc Besson, il en va des parachutes dorés comme du reste : séditieux par devant mais pragmatique par derrière, un pirate de bateau de plaisance, marginal qui fait des pas de côté tout en prenant soin de ne rester dans la mire du centre. Bref, un démagogue, un vrai, un pur un dur un tatoué. 

Du genre à faire dire Nique l’état aux personnages des productions Europa Corp , tout en grattant les poches du contribuable pour sa Cité du cinéma.  Du genre à faire monter ses épigones au créneau pour l’ériger en alternative nécessaire et ses films en devoir moral à apprécier en salles quand la terre s’arrête de tourner autour de son orbite (voir Valérian). Un peu comme quand Pierre Bellanger, le président de Skyrock (une autre lessiveuse du vide d’une contre-culture transformée en tiroirs-caisse pour actionnaires), mobilisait tous les rappeurs concernés par leur Sacem (ça fait du monde) pour faire de son licenciement une cause nationale et engager le sort du rap français sur son maintien. Europacorp, Premier sur le rap : à chacun ses Tartuffe, y’en a pour tout le monde. 

Toutefois, tout système a ses limites, et la dernière opération com’ en date révèle à quel point le réalisateur sent le sol de la modernité se dérober sous ses pieds d’argile. Cette fois, la campagne n’est pas battue dans les marges promotionnelles du film, elle en constitue la raison d’être. Ainsi, plus encore qu’une volonté de remplir le frigo vide d’Europacorp, Anna s’impose comme une tentative désespérée de se raccrocher à l’air du temps. Je m’en remet aux joies de l’autocitation pour un détail plus exhaustif du bazar, mais la grossièreté de la manœuvre ne fait que surligner au marqueur cet aspect de sa filmo qu’Anna s’efforce de réhabiliter tranquilou bilou, sans rien dire à personne. Vous l’aurez compris, on va parler de l’autre point commun que Luc Besson partage avec Pierre Bellanger: sa relation compliquée avec la gent féminine. Enfin, celle de son cinéma du moins.

Soyons clairs : l’auteur de ces lignes ne goûte que modérément les chasses aux sorcières déclenchées tous les deux jours par les JSW qui exigent de la création artistique sa conformité à leur bien-pensance inquisitrice (quelque part le public racolé par Anna). Concernant Luc Besson, le problème est bien différent. Car il y a quelque chose de fondamentalement litigieux dans la promotion de l’idéal féminin dont Besson s’est fait le champion, depuis au moins Nikita justement. A savoir l’invariable femme-enfant émotionnellement attardée, dont la candeur désinhibée interpelle le mâle d’âge mur en quête d’innocence sauvage. 

Il ne s’agit nullement de porter un jugement moral sur des thèmes qu’il est loin d’être le seul à avoir explorer (Lolita de Stanley Kubrick pour ne citer que celui-là). La problématique ici réside dans la façon dont Besson tend à placer le spectateur devant le fait accompli de l’obsession de ses personnages masculins. Prenez le personnage de Tcheky Karyo dans Nikita. Impossible de saisir les raisons qui poussent cet agent zélé à mettre ses fonctions en péril pour aider une femme qui aurait plus sa place dans un hôpital de jour que dans un centre de formations pour espionnes aguerries.  En fait, on ne pige jamais ce qu’elle fout avec un fusil dans les mains, ni ce qui la motive (ou la contraint) à appuyer sur la détente à chaque fois que Besson lui met une cible sur sa route. 

Surtout quand le cinéaste continue de la filmer comme une gamine coincée dans le corps d’une adulte, confrontant jusqu’au sadisme son innocence parfaitement étanche aux horreurs de ce monde qu’il est trop injuste et méchant. Quitte à mettre le personnage dans un état d’hystérie émotionnelle permanent, épuisant le spectateur obligé de subir les manifestations de bipolarité d’un résidente Coterep qui communique par onomatopées. Ce qui inscrit finalement Besson dans le sillage d’un certain cinéma d’auteur français, trésor-culturel-que-le-monde-nous-envie qui s’est largement distingué par sa propension à transformer ses actrices en harpies criardes et bipolaires sous prétexte de sonder les mystères du chromosome XX. La femme est l’égale de l’homme oui; elle est simplement démunie devant la faiblesse des moyens d’expression dont elle dispose pour traduire la turpitude de sa condition. Les premières victimes du féminin compliquées, ce sont elles, et pas nous.

Bref, Besson a beau avoir passé sa carrière à se définir comme une contre-proposition à cette grande famille qui aurait toujours regardé de haut son exercice populaire, au fond tout le monde se rejoint sur l’essentiel. C’est le propre des conflits familiaux: on se fout joyeusement pendant le rosbif, on redescend en octaves pendant le fromage, et on se découvre d’accord sur le principal au dessert.

Filmer sans comprendre ce qu’on filme, on appelle ça un fantasme. Or, c’est tout le problème du cinéma de Luc Besson. Ce n’est pas de partager son idéal féminin, c’est de l’imposer au spectateur. C’est de se retrancher derrière la condition ultra-archétypale de ses personnages pour se dédouaner du traitement. Comme si le fait qu’il filmait des idées plus que des personnes (à ce titre, Lucy incarne le stade terminal de ses velléités), des concepts « purs » qui surplombaient ses contemporains (mais pas la libido des protagonistes mâles, hé hé) l’autorisait à s’abstraire de l’essentiel : il ne se met jamais à la place de celles qu’il « iconise ». Ce n’est pas le personnage de la femme enfant en soit, mais son insistance à la présenter comme un idéal sans autre construction que la projection des fantasmes masculins qui l’entourent. De là à dire que Jeanne d’Arc– « La Pucelle » a tout du terme de la quête d’un auteur ayant trouvé la licorne qu’il a poursuivi toute sa carrière, il n’y a qu’un pas que l’on a envie de franchir. Pour une simple raison: tout est question de point de vue. Et pour bien s’en rendre compte, il suffit de comparer les différentes options qui s’offrent à un cinéaste qui souhaite représenter un échange litigieux entre une lolita ingénue et un homme dans la force de l’âge, il suffit de regarder ÇA. Et puis ÇA juste après.

Dans le premier cas: un cinéaste qui affronte le contenu sulfureux de la scène sans se cacher derrière son petit doigt, mais conscient du tabou qu’il est en train de transgresser. Martin Scorsese fait partie de ces cinéastes qui ressentent le besoin de se mettre en danger. Notamment pour s’approprier les films de commande qu’il ne voulait pas forcément faire au départ, et particulièrement dans un métrage comme Les nerfs à vif, où les personnages expérimentent l’effondrement de la zone de confort de l’American Way of Life et les certitudes morales qui la délimitaient. Or, pour Scorsese pas question de laisser ses protagonistes partir au charbon sans lui-même s’exposer. Vieille marotte d’un cinéaste catholique: on ne représente correctement le malin qu’en confrontant sa propre vertu à la perversion. Je ne peux regarder (en l’occurrence: filmer) ce que les autres vivent si je ne suis pas prêt à m’y confronter moi-même.

Ici la scène est dérangeante parce que sensuelle, parce que la jeune Juliette Lewis découvre son pouvoir de séduction dans les yeux de ce taré de Max Cady, auquel Robert De Niro prête son regard d’autorité prédatrice. L’emprise de Cady est indéniable tout autant que son pouvoir de persuasion sur la jeune ingénue. Scorsese sait ce qu’il est en train de faire et pour bien appuyer le trait convoque l’imagerie du conte de fées pour imprimer les motifs dans le regard du spectateur. Le réalisateur n’essaie jamais de convaincre le spectateur qu’il filme quelque chose d’anodin, où la péripétie lambda d’un thriller bourgeois quelconque. Le monstre prend possession de l’univers des personnages, jusque dans leur psyché, de la même façon qu’il prends possession de l’inconscient du spectateur avec des motifs reconnaissables.

Second cas: il s’appelle Léon, et il a pas de gros camion mais un court-circuit dans le néon, et pour un peu, il aurait bien sa place dans un film de Bruno Dumont. C’est ce que nous dis le regard de cheval mort de Jean Reno et la relation étrange qu’il entame avec une gamine de 13 ans. Chez les autres c’est problématique, mais on le sait depuis La vie de Jésus et Confessions Intimes, dans ch’Nord c’est une coutume: ce n’est pas à New-York que Besson aurait tourner son film, mais à Outreau. Surtout que l’équilibre des forces est respecté: Mathilda est plus mature que son âge, mais Léon est un enfant qui n’a jamais grandi. Tout va bien, y’a pas de quoi s’inquiéter. La preuve ils vivent leur idylle innocente en jouant à se déguiser. L’impression d’être coincée dans la tête de Michael Jackson façon The Cell commence déjà à s’installer , mais ce sont les détails qui vont faire la différence.

Au-delà de la façon dont le cadre accorde l’ascendant à Mathilda, la candeur surjouée de l’ensemble permet à Besson de faire passer la pilule quand il marilyne monroise la gamine en grand-angle et filme la réaction tout en subtilité de Jean Reno en contre-champ (avant de rebondir sur autre chose juste après). Contrairement aux Nerfs à Vif, où les personnages devenaient des archétypes de contes de fées sous la caméra de Scorsese, Reno et Portman jouent à imiter des archétypes populaires. Autrement dit, il ne s’agit pas d’élaborer l’intériorité du film en jouant sur l’inconscient du spectateur et les archétypes qui le constituent, mais de tout ramener à la surface avec la connivence du public. Besson essaie de nous convaincre en tout bien tout honneur qu’il s’agit de deux enfants (certes avec un léger décalage d’âge) en train de jouer. Alors que ce que la scène cristallise réellement, c’est l’émergence de l’attirance charnelle d’un homme dans la force de l’âge pour une adolescente de 13 ans. Bref, Besson esquive et se confie par lapsus, et donne de fait l’impression d’un ours en train de tourner autour du pot de miel. Pour pouvoir prétendre avec Anna, 24 ans après, que non il n’a jamais eu envie d’y tremper la patte au cas ou on aurait mal compris. Il y a des défenses qui donnent encore plus l’air coupables que d’autres…

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Scott Adkins: Natural Born Killer

Il y a ceux qui posent les questions avant, ceux qui posent les questions après. Scott Adkins lui n’a que peu d’intérêts pour les réponses: tout ce qu’il veut, c’est péter des tronches et repartir chez lui le coeur léger. Alors qu’il vient de s’offrir un double-programme de choix avec les sorties conjointes de Triple Threat et Avengment, retour sur la carrière d’un homme qui, depuis le rôle de Yuri Boyka (véritable ligne de code de sa filmographie), s’est imposé comme la locomotive borderline de la série B, à laquelle il rappelle sa vocation à bousculer les conventions mainstream.

Only the strong survive

Quiconque s’est intéressé au cinéma de grosses tatanes au début des années 2000 se souvient de la période de sécheresse qui a accompagné sa quasi-disparition des salles obscures (hormis Jason Statham pour maintenir une petite flamme fragile). La paupérisation du genre dans les usines d’Europe de l’Est et les bacs DVD de Carrefour en a fait un refuge pour ex-vedettes laissées sur le carreau par l’air du temps. Quand à ceux qui survivent dans les salles, ils doivent se plier à la mode du kung-fu câblé post-Matrix, siphonnant la physicalité nécessaire d’un univers qui troque l’impact de la confrontation pour le numéro de cirque monté de traviole

Un phénomène qui va générer deux réactions distinctes : l’émergence du close-combat filmé caméra à l’épaule pour le cinéma mainstream qui s’aligne désormais sur la ligne Jason Bourne. Pour le film de cogne pur et dur, le renouveau vient d’Asie, lorsque Ong Bak sèche la planète et que Donnie Yen revendique un trône laissé vacant à Hong-Kong avec SPL et Flashpoint.

C’est dans ce contexte où la production U.S n’a pas d’autres choix que de s’aligner sur les nouveaux canons asiatiques que Scott Adkins a débarqué. Cascadeur formé à Hong-Kong (il a bossé chez Jackie Chan et Tsui Hark) et artiste martial multi-facette, Adkins correspond parfaitement aux besoins d’une époque qui est à l’hybridation des styles et des formes (on est en pleine explosion du MMA, que Donnie Yen a parfaitement intégré à ses chorégraphies). Ajoutez-y un physique de poster boy et l’inénarrable appel du « Great White Hope », tout est réunis pour que Scott Adkins refasse le coup de Jean-Claude Van Damme (avec lequel il fut souvent comparé) en son temps. A savoir un acteur conjuguant physique bâti à l’occidentale avec des capacités martiales rivalisant avec les plus grandes stars orientales.  

J’ai une tronche à faire un shooting pour GQ ?!

Mais contrairement au Belge flamboyant, ce n’est pas en tant que héros qu’Adkins va planter son drapeau sur le territoire du genre, mais anti-héros. En bad guy pour être exact, à travers le rôle de Yuri Boyka, antagoniste de Undisputed 2 d’Isaac Florentine, son premier sensei derrière la caméra (sept films ensemble quand même). Dans cette suite low-cost d’un excellent et délicieusement anachronique film de Walter Hill, Adkins vole le show et la vedette à Michael Jai White, vieux routard (déjà) et « good guy » du film qui comptait surement sur le film pour accaparer les spotlights. Mais coincé par le récit dans des enchainements de boxe anglaise, il doit se résoudre à regarder Adkins faire le spectacle.  

La manière (extra)forte

Tueur endurci et taulard tyrannique qui enchaine les combinaisons de l’espace face à des adversaires médusés, quand il n’éructe pas avec l’accent russe d’une vache espagnole, Yuri Boyka trouve immédiatement sa place dans le Panthéon du genre. Promu mascotte de la franchise et nouvelle icône du cinéma d’action, Adkins reviendra dans deux suites encore plus spectaculaires et centrées sur son personnage (Undisputed : Redemption en 2011, Boyka : Undisputed en 2017). Entre-temps, il plonge dans l’univers stakhanoviste de l’actionner DTV pour consolider son nouveau statut. Le britannique sort 3 à 4 films par an, sans se laisser le temps de se retourner sur la qualité de ce qu’il tourne. Qu’importe : il s’agit avant tout d’occuper le terrain, de saisir la balle au bond et, quand l’occasion se présente, de relever le niveau (les Undisputed, le dyptique Ninja et surtout Universal Soldier : Day of Reckoning de John Hyams). Et pourquoi pas au passage en profiter pour façonner son style, à l’ombre du mainstream et dans l’angle mort des aficionados. 

Naissance d’un icône…

Car Adkins le sait : plus encore que ses capacités physiques, il doit se forger une persona susceptible de graver un récit qui lui est propre dans la roche du genre. C’est toute la différence entre une vedette de passage et une star qui reste après son départ, entre un Van Damme (pour reprendre son exemple) et les dizaines d’ersatz qui se sont abrités sous son ombre. 

Or, Yuri Boyka constituait déjà un indice on ne peut plus équivoque, la suite de sa carrière va enfoncer le clou : Adkins n’est pas fait pour être sympathique à l’écran. Son truc à lui, c’est les mâchoires serrées et le regard mauvais, l’humeur irascible d’un cockney sans Guiness et une relation orageuse avec tout ce qui peut ressembler de loin à un bon sentiment.  L’acteur l’a avoué après la sortie du premier Ninja : il ne sent pas à son aise dans les pompes du « good boy ». Et au-delà de l’opportunité d’accrocher une deuxième franchise à son tableau de chasse, Ninja 2 se pose comme l’opportunité pour Adkins de régler l’ardoise du premier volet. Un bon gros trauma pour pousser son personnage dans les bras d’une vengeance meurtrière, et voilà la figure du ninja enfin « adknisée ». C’est-à-dire débarrassé du corset de boy-scout qui l’étouffait dans le premier opus pour prendre un aller-simple vers les bourre-pifs qui laissent des traces et les nuques brisées sans états d’âmes. 

Le constat est encore plus parlant dans Universal Soldier : Day of reckoning. S’il ne se tire pas trop mal du mode Keanu Reeves qui consiste à entrouvrir la bouche d’un air hébété en découvrant le monde, c’est lorsque les instincts de son personnage reprennent le dessus qu’Adkins explose. Sans avoir les compétences d’acting à proprement parler pour composer sa partition, il dégage cet alter-ego possédé par le démon dans lequel puise le réalisateur. Ensemble, ils construisent un personnage au corps empêché par la rétention de sa violence immanente dans la première partie.  Adkins force le naturel pour jouer le type normal, parfaitement gauche quand il fait comme s’il ne comprenait pas le chaos qui l’entoure. Tout comme se remarque son aisance naturelle lorsqu’il débloque les verrous des enfers.  

C’est pas le chemin que j’avais imaginé pour toi fils…

Je frappe, donc je suis

Bref, Scott est violent. Scott est véner, Scott est irascible. Scott n’attends qu’une chose: que tu lui chies sur les bottes pour te ramener le nez dangeureusement près du cul. « Ce n’est pas un guerrier c’est un bagarreur. Les autres vivent pour la victoire tactique. Lui vit pour pisser sur la tombe de son adversaire ». A peu de choses près, ces mots écrit par Lee Child pour polir la bad asserie rutilante de son Jack Reacher dans Mission, confidentielle, trouvent tout leur équivoque chez Scott Adkins. C’est le diable de Tasmanie qui secoue le monde de canards qu’était devenu le genre dans les années 2000. Voir sa trilogie des Undisputed, qui se conclut par l’acceptation de son habitacle naturel par le héros. Comme s’il avait compris que le monde social n’était pas fait pour lui, qu’il préférait régner en enfer que s’emparer du trône au paradis. Trop corsé pour une société de demi-sels le bonhomme. Soit une certaine idée du récit adkinsien, qui entérine l’acteur dans un profil de contre-proposition qui connait une mise à jour stimulante depuis quelques temps … 

A priori rien ne vient distinguer Jesse V. Johnson du tout-venant des exécutants de DTV avec lesquels Adkins a l’habitude de sortir ses produits interchangeables. Surtout pas à l’aune d’une filmographie qui brasse à peu près tout ce que le monde de ce que le purgatoire du bis (voir z) peut compter que de résidents à l’année. Pourtant, il suffit de jeter un œil aux cinq films d’affilée (en trois ans !) pour se rendre compte que leur collaboration ne tient pas zu hasard. Car Accident Man, The Debt Collector, Triple Threat et Avengment (on oublie Savage Dogs) ne se contentent pas de faire (beaucoup) mieux que le DTV moyen. Ils poussent carrément les portes de la première division, et rétablissent les genres abordées dans leur propriétés vertueuses (adaptation de comic-book, buddy-movie, all-star crew action flics…).

 « Ce n’est pas parce qu’on a pas de sous qu’on doit-être mal fagoté » : soit la règle d’or de la série B que Johnson reprends à son compte. Ses films soignent ce qu’ils ont plutôt que de mettre le spectateur devant ce qu’ils n’ont pas, font amoureusement attention à ce que les personnages ne servent pas de prétextes aux bastons, comblent leurs modestes moyens en redoublant d’intelligence dans l’écriture (si si), et soumettent les combats à la logique de leurs enjeux dramatiques. Bref, de vrais bons films, où les idées sont injectées dans ces compartiments qui façonnent l’expérience du spectateur en passant sous son radar, donc délaissés par une industrie rompue à la culture de l’exhibition. 

Et Scott dans tout ça ? Et bien l’anglais continue à tout faire pour ne pas être pris pour le genre idéal, mais se met au diapason. En termes de timing, d’interaction avec ses partenaires et de nuances, la progression depuis le second Undisputed est notable. Mais surtout, il ajoute une corde qui manquait à son attirail : l’intériorité, soit la capacité à retenir quelque chose même quand tout a l’air de sortir, à surprendre le spectateur qui pense tout savoir du personnage.  Pour un acteur d’abord engagé sur ses qualités de performer (donc de démonstration), l’évolution est de taille mais correspond à un cinéma qui ne tient plus sur le seul spectacle de ses scènes de fight. Issac Florentine était le Pygmalion de Scott Adkins star martiale, Johnson a fait sa muse de Scott Adkins l’acteur. A 42 ans, il sait que l’avenir ne se trouve plus dans le dépassement permanent de la cascade de la foi précédente. Il faut le voir imposer son rôle de bad guy qui se délecte de lui-même dans Triple Threat, ou jouer le détenu qui accepte un peu trop vite la violence de son nouvel environnement dans Avengment. Un personnage qui à l’instar de celui qu’il incarnait dans Universal Soldier : Regeneration ne choisit pas de se retrouver sur la ligne de feu, mais ne se révèle pas mécontent d’y être. Dans des films où il s’agit de réinvestir des figures archétypes maintes fois balisées, le programme de Scott est limpide: être le « nastiest motherfucker you have ever seen« .

C’est toute la différence entre un Scott Adkins et les itérations du bad ass lyophilisé qui se cachent derrière des prétextes (esthétiques, narratifs, moraux) pour cracher la foudre. Le héros adkinsien est déjà bousillé de la tronche avant que la merde lui tombe dessus. Il a l’appétit du sang sans y avoir goûter. Il n’a pas besoin des injustices du destin ou d’un dysfonctionnement sociétal pour devenir un animal : c’est un Natural Born fucked up. Le rappel de l’échec programmé des organisations sociales à raisonner le chaos inhérent à l’âme humaine quand des prototypes lui rappellent que l’homme n’a pas besoin de motif. C’est John Wick sans l’excuse du chien de la femme décédée pour attendrir la donzelle en quête de gros durs qui ont un cœur deep inside. Hardcore Scott se servirait d’ailleurs comme d’un cure-dent de ce qui resterait de Keanu Reeves après leur face-à-face de 5 secondes. C’est le dernier rempart contre l’appropriation culturelle du genre par les esthètes de la minute postmoderne et les apôtres du monde bisounours désireux de mettre les icônes à niveau de leur fragilité anxieuse. C’est pour cette raison qu’on est peut-être pas prêt de le voir à Hollywood, et qu’on est pas sur au fond de vouloir le regarder partir. Pour qu’il reste The Last Man Standing, comme Boyka. Pour lui aussi, mieux vaut régner en enfer que servir au Paradis.

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STANLEY DONEN, OSCARS 2019 ET OTAGE : LE CINEMA EST-IL ENCORE UN ART DE L’ALLEGORIE ?

Il y a des symboles qui ne trompent pas. Prenez la disparition de Stanley Donen la semaine passée, scandaleusement occultée par la 91ème cérémonie des oscars lors de l’hommage aux disparus de l’année écoulée. On aurait pu croire que l’homme qui écrivit certaines des plus belles pages de la mythologie hollywoodienne justifiait un ajustement de dernière minute sur le filage du show qui en célèbre la grandeur (l’annonce de son décès est survenue le 21 février, soit quelques jours avant la cérémonie). Pourtant niet, nada, pas un mot pour le réalisateur de Chantons sous la pluie, Charade, Arabesque et autres chefs-d’œuvre d’une filmographie qui justifie à elle-seule de l’existence d’une académie de l’excellence. Scandale ? Non, signe des temps.

https://www.youtube.com/watch?v=3pgJxekKjDc

En effet, quelques heures plus tard, la cérémonie touchait à fin et emportait avec elle l’héritage de Donen et beaucoup d’autres à travers le palmarès le plus lamentable rendu de mémoire récente. La vitrine de la noblesse populaire du cinéma américain a vécu. Place désormais à l’exécution du cahier des charges rédigé par le cabinet de relations publiques commandé par ces vieux mâles blancs qui s’efforcent de cajoler les nouveaux visages de l’industrie pour mieux garder leur place. Une logique de communicant qui s’infiltra jusqu’aux oscars techniques (Bohemian Rhapsody meilleur montage ?! Black Panther meilleure direction artistique et costumes ?!), d’habitude relativement épargné par le nivellement par le bas qui atteint les catégories reines.  

And the award goes to: le mâle non blanc pas hétéronomé doté côté d’une malformation dentaire ostracisante

Stanley Donen n’a pas été oublié : il a été consciemment évincé par une époque qui sacrifie la responsabilité de son héritage pour répondre aux préoccupations du moment (qui pourrait se résumer par : Penser du bon côté, où l’Amérique de Donald Trump ne passera pas par Hollywood). 

Au fond, ce qui sépare le cinéma pratiqué par Stanley Donen de celui qui est récompensé en 2019 ne tient pas tant à un écart de savoir-faire où à un effondrement qualitatif du système. C’est surtout une différence philosophique d’approche du médium qui est en cause ici, dans la mesure où l’image ne constitue plus un l’envol vers l’allégorie, mais reste sur le plancher des vaches du représenté. 

Le cinéma n’a jamais cessé d’explorer le champ de ses possibles en jouant avec les conventions et les codes qui s’imposaient à lui. L’image est aussi représentation, mais n’est pas que représentation :  c’est sur cette base que le médium embrassa toutes ses possibilités d’art figuratif. Aussi, le cinéma de Donen n’était pas plus dupe que celui d’aujourd’hui du paradigme socio-politique dans lequel il évoluait. Simplement, l’image chez lui comme chez bien d’autres constituait un laboratoire de formes qui invitait le spectateur à dépasser le cadre de l’intrigue. Son contenu était un strapontin esthétique sur lequel hisser le public pour le mettre au niveau d’une expérience universelle.

Or, s’il y a bien une tendance de fond qui ressort dans ce palmarès « y en a pour tout le monde » des oscars 2019, c’est bien celle d’un cinéma coupé de sa puissance d’évocation pour servir de miroir à des représentations chevillées aux revendications qui les articulent. Ici, l’énoncé vaut métaphore et le symbole se livre dans l’image et ne se décrypte plus à travers elle. Qu’il s’agisse des diktats hagiographiques de Bohemian Rhapsody, du black power fantasmé de Black Panther ou militant de Blackklansman (et l’united colors of Benetton de Green Book, oscar du meilleur film, ne fait pas non plus preuve d’une hauteur de vue démesurée sur son sujet), rien ou si peu ne vient dépasser un propos systématiquement livré clé en mains et peint à gros traits. C’est le régime le plus régressif de la mimesis, ou rien ne vient enrichir l’image d’un sens qui échappe à ce qui est montré. La représentation est devenue une fin en soi. 

« Nan l’oscar du meilleur scénario, ils se sont pas trompés ?
White people dude, white people »

Que l’on soit bien clair : il n’est pas question de remettre en question le combat légitime des communautés pour prendre en mains leurs représentations dans les représentations du système qui les dessert. Et il ne s’agit surtout pas de résumer la production actuelle à ce constat pour mieux basculer ensuite sur l’inévitable « c’était mieux avant ». Mais force est de constater que le cinéma que l’on choisit de récompenser aujourd’hui est cette production repliée sur ses symboles importés pour être reconnus et validés tel quel. 

Or, l’allégorie au cinéma c’est pas un luxe de privilégié pour faire joli devant le soleil couchant. L’allégorie, c’est ce qui permet le dialogue fondamental entre le film et le spectateur pour mobiliser les mécanismes de ce dernier. L’allégorie, c’est ce qui permet à un norvégien, un hindou et un pygmée de se projeter à l’unisson devant le même théâtre d’ombres et de lumières. L’allégorie, c’est ce qui permet à l’image de transcender et transgresser sa dimension textuelle et d’exister dans l’inconscient collectif. L’allégorie, c’est ce qui permet à une œuvre de ne pas être astreinte aux grilles de lecture de son présent pour traverser les époques. L’allégorie, c’est la valeur sacrifiée la première par les idiots utiles du système qui ne manquent jamais une occasion de prouver qu’ils sont trop bien payés pour ce qu’ils ont à dire

L’allégorie, c’est aussi bien Stanley Donen que Fritz Lang, Alfred Hitchcock, Steven Spielberg etc. Ce fut Spike Lee à une époque. C’est aussi Florent-Emilio Siri, le réalisateur de Nid de Guêpes, L’ennemi Intime, et Cloclo. Dans un monde censé, la générosité avec laquelle Siri travaille cette question  pour investir l’imaginaire du spectateur aurait dû être récompensée et célébrée. Chez lui, chaque cadre, chaque point de montage est pensé comme une porte ouverte vers l’inconscient du spectateur, invité à nourrir l’image de ce que l’idée soulevée à l’écran évoque chez lui. 

Otage est peut-être l’exemple le plus éloquent de cette profession de foi. Pur film de commande, Otage est pourtant le film de Siri qui pousse le plus loin les curseurs de l’abstraction. Le cinéaste taille son récit à l’os et appuie les contrastes francs pour mieux déréaliser l’image et en enrichir la puissance d’évocation. Le film devient ainsi un voyage onirique qui évolue vers la résolution mythologique de son intrigue, où les personnages se confondent avec leur représentation allégorique. Le héros est un chevalier qui ne veut plus endosser son armure, appelé à l’aide pour affronter le dragon qui s’est emparé du château où les démons complotent contre les innocents. Le cinéaste peut se faire plaisir sur l’imagerie iconique (presque liturgique par instant) pour être sûr de ne rien laisser en lui. Otage est un film allégoriquement généreux qui, comme tous les films du réalisateur, a royalement été ignoré à sa sortie et toujours pas réhabilité par son époque.

C’est un film qui dialogue avec son spectateur, et fait confiance à sa capacité de projection dans son imagerie. C’est une œuvre comme celles de Stanley Donen, qui ne soumet pas le pouvoir de son médium à ses codes et ses représentations les plus directes.  Otage n’a été récompensé nulle part, et constituait déjà une proposition de cinéma que l’on soupçonnait d’anachronisme à sa sortie en 2005. Le temps n’a malheureusement pas arrangé les choses. C’est peut-être pour ça que depuis ce film, Bruce Willis a arrêté de faire quoique ce soit: le chevalier n’a plus aucune raisons de sortir son armure.

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CLINT EASTWOOD ET ROBERT ZEMECKIS : LE TEMPS DES HOMMES

Bon là je vous vois venir. Encore un titre racoleur pour se secouer la nouille jusqu’à asperger la curiosité des internautes qui ignoraient avoir cliquer sur destination Branletteland. Ce serait oublier que derrière le geste priapique, il y a toujours un élément déclencheur provoquant le besoin du prévenu de sortir son ouistiti en public. Sans envie, pas d’action comme dirait l’autre. A vous de juger à la lecture de cet humble billet si le résultat méritait la démangeaison qui en a généré les irritations.

LE POIDS DU MYTHE

Car si tout sépare le cinéma de Clint Eastwood et celui de Robert Zemeckis aux premiers abords (grandeur du cinéma d’avant vs avant-gardisme du cinéma de demain), les films eux parlent de la même chose. C’est vrai pour Flight et Sully (deux hommes se retrouvant à assumer le fardeau d’un héroïsme trop lourd) comme pour des œuvres où le mythe est un piédestal sur lequel monte l’homme dans l’espoir d’arrêter de regarder le temps en contre-bas. Les personnages de Zemeckis tendent à absorber malgré eux cette angoisse inhérente à la condition humaine. Dans Forrest Gump, le héros joué par Tom Hanks se retrouvait aux avants-postes d’une Americana en quête d’emblème pour donner sens à son imaginaire, quand lui cherchait tout simplement à retrouver son idylle de jeunesse. Même chose pour la Jodie Foster de Contactcontrariée par les questionnements religio-métaphysiques que l’humanité interjetait dans sa propre quête. 

Contact: le même fréquence, pas la même longueur d’ondes

Or, les personnages d’Eastwood procèdent d’une propension voisine à considérer la légende dont ils sont dépositaires sous l’angle de la charge sacerdotale. De l’inspecteur Harry à Earl Stone en passant par William Munny, le héros eastwoodien se pose avant tout comme le fruit d’un constat douloureux sur le poids que représente la légende sur l’homme et son libre-arbitre. Les films d’Eastwood (particulièrement les plus récents, voir American Sniper ) formulent ces questions que se posent sur le tard cette génération qui n’a pas eu l’opportunité de les conscientiser plus tôt. 

PASSE IMMEDIAT

Allons plus loin, et parlons de communauté de pensée entre deux cinéastes qui témoignent d’une volonté commune de mettre leurs rapports au temps au centre de leurs dispositifs. Million Dollar Baby et Le drôle de Noël de Scrooge sont des œuvres drastiquement éloignées l’une de l’autre, mais qui évoluent dans un parti-pris similaire : confronter les personnages au temps en les faisant revisiter des scènes de leur passé.  Un désir explicite chez Zemeckis, qui comme de coutume s’amuse avec la transparence de son procédé pour altérer la réalité du spectateur. Scrooge revit les instants-clés de sa vie dans un plan-séquence de 15 minutes nous transportant (avec lui) d’une scène à l’autre, tel un théâtre spatio-temporel qui change d’époque comme on ferait coulisser les décors. Eastwood quant à lui laisse infuser son thème derrière la façade du récit. En l’occurrence, Million Dollar Baby ne raconte pas des événements déjà produits à travers la voix-off  de Morgan Freeman: il se SOUVIENT en direct desdits événements. C’est une traduction purement cinématographique du phénomène de rémanence, « L’ombre des choses qui ont été » pour paraphraser le fantôme du Noël passé dans Scrooge, et qui s’entends de façon littérale chez Eastwood. De la désaturation à la lisière du noir et blanc des couleurs à l’ascétisme du cadre, tout évoque ces actions qui ont perdu l’éclat du présent pour survivre dans la lumière altérée d’un passé qui ne cesse de s’éloigner.

Million Dollar Baby: L’éclat pâle de la vie qui s’enfuit

Trouver une phonétique cinématographique au temps pour y confronter les personnages : tel pourrait-être le mantra alignant les deux réalisateurs sous le même cosmos. Bien sûr, la méthode diffère : le concept est intériorisé dans le cinéma d’Eastwood, qui enjoint le spectateur à se laisser porter par la licence poétique revendiquée par ses images. Dans ses moments les plus expérimentaux, Zemeckis ne nous laisse pas d’autres choix que de transiger (parfois violemment) avec nos habitudes. Son espace-temps cinématographique devient un espace scénique à part entière, qui malmène les règles encadrant la réalité matérielle que l’on tend à projeter sur grand-écran.

LA VIE ET RIEN D’AUTRE

Mais l’essentiel réside peut-être dans la conclusion commune que tirent les deux réalisateurs : la vie ne vaut pas la peine d’être vécue sous le masque de l’icône. L’un et l’autre ont d’ailleurs attendu la troisième partie de leur carrière pour formuler leurs arguments de façon ouvertement intransigeante, jusqu’à taquiner les règles de la morale universellement acceptée. On a énormément comparé Alliés à Casablanca, sans relever le fossé que Zemeckis creusait avec le classique de Michael Curtiz dans son troisième acte. En effet, le sacrifice de la femme qu’il aime du personnage de Bogart constituait la pierre angulaire du long-métrage et signifiait son retour dans le giron de l’humanité.  A l’inverse, Brad Pitt est introduit comme une icône de la résistance, pour ensuite descendre de son piédestal et refuser d’y remonter lorsque qu’il refusera de sacrifier l’amour au sens du devoir. 

Alliés: L’essentiel à vue d’oeil

De même, ça fait quelques films que Clint Eastwood dépeint des personnages précisément incapables de se confronter au temps présent. Dans La Mule, le cinéaste filme pour la première fois un héros libéré de ses inhibitions à embrasser l’instant, sans se soucier d’une légende à défendre ou du filtre moral qu’il devrait poser sur ses représentations. En cela, La mule est peut-être le film le plus zemeckisien d’Eastwood dans la passion de son héros pour une immédiateté fiévreuse et décomplexée. Jusque dans une absence d’inhibitions volontiers grivoise à s’exposer plein-cadre, évoquant la monstration gourmande avec laquelle Zemeckis fait du corps de ses personnages de véritables portails temporels. Quant à Zemeckis, on est en droit de penser qu’il avait le plan final d’Impitoyable à l’esprit quand il a conçu celui d’Alliés, lorsqu’il ne reste plus du héros qu’un vague reflet emportant avec lui le souvenir de l’être aimé. « L’ombre de ce qui a été ».  

Billet

The wizard of lies: la culpabilité des 1%

The wizard of lies est un telefilm sur Bernard Madoff, avec Robert de Niro dans le rôle du grand architecte de pyramides virtuelles qui a défrayé la chronique et les économies de ses clients. Le film de Barry Levinson est d’abord déroutant en ce qu’il semble d’abord présenter d’abord Madoff et son clan comme une famille aimante et bienveillante, dépassée par les événements et l’arnaque colossale montée par le patriarche. Le réalisateur prends l’angle des individus essayant de faire face au tourbillon de la grande histoire qui emporte leurs certitudes et leurs unité. Soit le point d’entrée de M. Tout le monde dans l’histoire de cet échantillon de 1% qui ne vivent pas sur la même planète que lui. 

D’ou un sentiment mitigé qui s’empare du spectateur au début du film. Certes, on est gré au réalisateur de ne pas céder à la facilité du portrait en croque-mitaine pour offrir le diable de la finance à la vindicte publique. Mais il y a d’abord quelque chose de singulièrement complaisant dans cette volonté de mettre le spectateur sur un pied d’égalité avec ces personnages qui surplombent le commun des mortels. Comme s’il s’agissait de convoquer le processus d’identification inhérent au médium pour nous convaincre au fond que nous vivions dans le même monde qu’eux. 

C’est là que Wizard of lies se révèle insidieux. En se concentrant sur la chute de Madoff est le procès qui s’en suit, le film raconte des personnages qui vont devoir gérer des problématiques parfaitement étrangères à leurs univers bien délimité. Et notamment la culpabilité, notion purement théorique à laquelle ils refusent de souscrire, s’ils ne peuvent eux-mêmes en fixer les limites.

Bernie Madoff a beau essayer de faire amende honorable, se présenter la tête haute devant les autorités en assumant ses actes, ce n’est jamais que pour mettre en scène sa reddition à la loi des hommes. La culpabilité est un concept dont il suit le manuel à la lettre pour ne pas avoir à y faire face (voir la scène du cauchemar sous médocs). Il bat sa coulpe dans les termes qu’il a lui-même fixé, et répond de ses actes dans les limites contractuelles de l’acte notarié qu’il entend rédiger. Voir cette scène dans le tribunal où il se tourne vers le public et les gens qui ne récupéreront jamais leurs économies. Madoff ne leur présente pas ses excuses, il leur impose et veut décider les contours chevaleresques de son portrait-robot.

Levinson met Madoff à niveau de son spectateur, mais Madoff refuse de s’asseoir à ses côtés. Il résiste en permanence au récit de sa chute tel qu’il devrait se dérouler, parce qu’il ne peut pas en écrire le scénario. Logique pour quelqu’un qui a passé sa vie à définir les règles du jeu de l’univers dans lequel il évoluait. Le personnage se révèle passionnant non pas dans ce qu’il montre, mais dans ce qu’il retient. Il refuse de se livrer à la caméra de même qu’il refuse de concéder quoique ce soit à ses proches. Un monstre d’égocentrisme obsédé à l’idée de régenter jusqu’à sa propre déchéance, incapable d’éprouver l’empathie qui permettrait à son chemin de croix d’être autre chose qu’un parcours fléché. Il révèle tout mais ne concède rien: prisonnier d’un mensonge, même lorsqu’il passe aux aveux.

Antoine fuqua

TRAINING DAY: L’EPILOGUE DU Los Angeles DES 90’S PAR ANTOINE FUQUA

L’avantage d’être confiné chez soi, c’est qu’on se retrouve vite à court d’excuses pour remettre aux calendes grecques la « to-do list » qui s’alourdit traditionnellement de jour en jour et de pages en pages jusqu’au traditionnel reboot du Nouvel-An (« cette année, je me met au sport et j’achète des rideaux »). Comme la mise à jour de ce blog en sommeil léthargique depuis quelques mois, et qui profite de la mise entre parenthèses forcée du quotidien pour s’offrir une permission de sortie. 

Et quoi de mieux pour respirer l’air pur des réseaux que de se mettre une petite ligne d’Antoine Fuqua dans les narines ? Le parrain spirituel de ce site qui n’existe que pour lui déclarer sa flamme. (que voulez-vous, on ne choisit pas sa vocation, c’est la vocation qui nous choisit). Et Dieu sait que les réalisateurs qui font plaisir mais ne seront jamais membre honoraires du tapis rouge réservé aux contributions majeures au 7éArt ont besoin d’amour.

T’as cru que t’avais le choix ?!

Pourtant, Fuqua lui aussi a marché un temps sur la voie lactée de la reconnaissance. Acceptation académique, validation de ses pairs et du public, podium de la très enviée A-List : l’espace d’un instant, le réalisateur a entrevu l’horizon d’une carrière passée à se faire courtiser sur les projets les plus convoités. Ça n’a pas duré (les carrières difficiles du Roi Arthur et des Larmes du soleil en décideront autrement), mais le plus important c’est de vivre le moment.  Pour Fuqua, cet instant T, ce fut Training Day

Sans diminuer le mérite de ce bon vieux Antoine (on va y revenir), il faut bien reconnaitre que Training Day est l’incarnation de la succès-story qui conjugue sa réussite artistique à un sens du timing imparable, parfaitement en phase avec le tempo de l’époque. Bref, le film qu’il fallait, au moment qu’il fallait. 

La cité des anges déchus

Training Day reprend le plot d’un Los Angeles gangrené par la corruption policière. Soit le grand récit d’une ville régulièrement secouée par les scandales qui éclaboussent le LAPD, qui fut particulièrement au centre de l’attention dans les années 90. De l’acquittement des policiers mis en cause dans l’affaire Rodney King (et les émeutes qui ont suivi) au scandale de la division Rampart, la défiance historique de la cité des Anges envers son corps de police (dont les exactions ont toujours constitué une matière première fertiles pour les pourvoyeurs de fiction, voir James Ellroy) y atteint son point d’incandescence.

Bref L.A attire l’attention, et prend logiquement la place du New-York des années 80 en tant qu’épicentre d’une mythologie de la violence urbaine. Le cinéma en fit le nouveau terrain de jeu du post-apo en devenir, avec une pléthore de titres bien implantés dans la mémoire de la cinéphile pop (Demolition ManPredator 2Strange Days …), sans compter l’impact traumatisant d’un Menace 2 Society ou d’un Boyz in the Hood sur la rétine de l’époque. Parallèlement, l’apogée commerciale et artistique du gangsta rap West Coast enfonce pour de bon le clou sur le récit médiatique d’une ville en proie à l’explosion imminente et aux frasques des artistes qui se relaient aux unes des titres à sensation. A cet égard, la discographie du label Death Row incarne la chronique de ces années de plomb, voir le formidable documentaire The defiant ones d’Allen Hugues sur Netflix. 

De toutes évidences, il est compliqué de dire que Training Day offre la synthèse consciente de cette décennie tumultueuse. Néanmoins, le film est le fruit d’instigateurs forgés dans cette période et donc à même de saisir l’air du temps. Antoine Fuqua bien sûr, ancien clippeur issu de l’école Propaganda qui réalisa le clip emblématique de Gangsta Paradise (voir plus haut). Mais aussi David Ayer, jeune scénariste en herbe (qui ne s’était pas encore couvert de honte avec Suicide Squad) qui a passé sa jeunesse à zoner dans South Central avant de s’engager dans la Navy, puis de rencontrer son mentor Wesley Strick. Parfaitement en phase avec les représentations d’une époque dont ils ont occupé les premières loges, Fuqua et Ayer vont façonner le film qui va placer le polar urbain sur la carte du Zeitgeist des 2000’s.

Sympathy for the devil

Training Day s’ouvre sur un coup de téléphone. Le combiné est décroché par Jake Hoyt, jeune officier idéaliste qui espère intégrer une section d’élite de la brigade des stups, au terme d’une journée en immersion. Sa femme répond : il s’agit d’Alonzo Harris, légende du LAPD chargé d’affranchir et de tester la bleusaille. On ne le voit pas, mais pourtant il emplit le cadre de sa présence vénéneuse : d’abord en faisant du charme à la femme de Jake au combiné, puis en donnant ses instructions laconiques au principal intéressé. L’univers du jeune héros s’apprête à être chamboulé. 

Si la notion de réalisme a souvent été associé à Training Day, elle concerne davantage les qualités d’observations des rues chaudes de L.A et des rapports de force qui en découlent que d’une affaire de style à proprement parler. Alonzo Harris met fin au débat dés sa première apparition : vêtu de noir avec une longue chaîne en or et bandana, roulant dans une voiture customisée, il emprunte autant aux codes du gangsta-rap qu’à une imagerie super-héroïque. Une esthétique de la séduction qui attrape immédiatement le regard du spectateur, en contraste avec la timidité effacée du personnage joué par Ethan Hawke.

Je vais te manger mon enfant…

 De façon évidente, il et nous ne pouvons que dire oui au pouvoir d’attraction démoniaque exercé un chasseur qui règne en maître sur son royaume, en dépit de méthodes qui balayent les convictions de son copilote. D’autant qu’il est incarné par un Denzel Washington en rupture avec ses personnages de role-model dans les films à grand-sujets, et déchaine son charisme insensé dans un numéro haut-en-couleurs de bad guy ivre de ses vices et de son pouvoir. 

Ma 6-T va cracker

On le comprend, l’icône populaire qu’est devenu quasi-instantanément Alonzo Harris ne tient en rien à la dimension réaliste du personnage, mais bien à la stylisation hyperbolique- mais pas tape-à-l’oeil- du réalisateur. De son look à son jargon en passant par l’iconisation (jamais gratuite, car cohérente avec le point de vue de Hawke) à laquelle se livre Fuqua, Alonzo Harris est LE bad mother fucker qui catalyse les passions de son temps. Il pourrait tout autant poser dans un clip de Dr Dre (qui tient un petit rôle dans le film) que dans une bande type Demolition Man; jouer le bad guy d’un comic-book movie ou tabasser le dealer dans un livre d’Ellroy. Sur ses épaules repose tout l’imaginaire esthétique et narratif du Los Angeles des années 90 : l’éloquence de la corruption qui se délecte d’elle-même, l’incarnation d’un renoncement moral présenté comme inévitable et résolument attractif. Choisir Denzel Washington, fils prodigue de l’Americana droite dans ses bottes façon James Stewart, pour hisser la banderole de la terre brûlée constitue en soi un symbole dont le film ne se prive pas de brandir. 

Un tel personnage ne serait que grandiloquent et pas mémorable sans un environnement au diapason. Or, Training Day est un polar d’autant plus efficace et Alonzo un méchant d’autant plus marquant qu’il puise moins son inspiration dans le genre investit que dans le conte de fées pour nous coller au point de vue du personnage principal. Comme un voyage onirique, qui creuse dans l’inconscient du héros les motifs qui vont jalonner son parcours, accompagné d’une musique qui évoque un état de demi-sommeil (le film s’ouvre sur les premières lueurs de l’aube et se conclut sur le coucher de soleil) et plonge le jeune candide dans un monde qui n’est pas tout à fait celui qu’il reconnait. 

Toute la tension à couper au couteau du film provient en effet du fait que rien n’est ce qu’il parait être : un handicapé en fauteuil roulant vomit des cailloux de crack comme une créature ingrate, une mère au foyer se révèle une harpie terrifiante à la tête d’une armée, une des maitresses d’Alonzo une princesse coincée dans son donjon, des homeboys latinos les cerbères aux ordres de leur maître. A savoir Alonzo Harris, diable en personne et régent de ce territoire merveilleux qui n’a rien de féérique. 

L’insoutenable légèreté de l’être

Ainsi, en dépit de l’âpreté de l’univers dépeint et des poussées de tension provoquées par quelques scènes mémorables (on se souvient encore de cette partie de poker qui tourne en guet-apens pour le héros), Training Day est un film étrangement aérien, en apesanteur même. Fuqua revendique une élégance formelle éthérée au moment où le genre (et l’industrie en général) s’apprête à être pris d’assaut par les canons du cinéma-vérité remixé par le mainstream qui cloue le spectateur au plancher du ter-ter caméra à l’épaule (ce que fera la série The Shield, où le formidable Narc de Joe Carnahan).

« Crusin’ in my 64… »

Toutes proportions gardées (me faites pas dire ce que je n’ai pas écrit), on pense parfois au traitement que John McTiernan avait appliqué au film d’action avec Die Hard. McT avait déclaré avoir voulu sur ce film faire du genre le terreau d’une variation du Songe d’une Nuit d’été , avec ce récit qui s’étale sur une nuit, nous confronte à une palanquée de créatures hors du commun. On reconnait cette filiation dans l’approche qui préside à Training Day, dans cette volonté de concilier frontalité et délicatesse, de transcender un genre dur et physique en lui insufflant un parfum de féérie emplie de légèreté véloce chez McT, de gravité contenue chez Fuqua.

L’ordre et la morale

Toutefois, si Training Day est un conte, il n’en reprend pas que l’imagerie et une certaine esthétique : il en embrasse la dimension morale. On en revient au parcours du jeune héros, amené à transiger avec ses principes sous la pression du mal incarné par Alonzo, mais qui survit in fine grâce à sa vertu reconnue comme telles par ses exécuteurs. Le climax prend des allures de western : rien d’étonnant quand on sait à quel point le réalisateur aime le genre, mais carrément évident à l’aune de la croisade éthique qui anime cette confrontation. 

 On l’a déjà dit dans ces pages, mais Fuqua est un cinéaste « moral », au sens classique du terme (« le mal c’est le mal », comme il l’a déclaré). Lui et Ayer annihilent ainsi l’ambiguïté nécessaire inhérente au genre investit, souvent prompt à laisser le spectateur en face d’un vice inhérent et inévitable avec lequel il faut composer. A travers sa figure de chevalier vertueux qui triomphe du dragon, le cinéaste appelle finalement au rétablissement d’une probité immédiate. Naïf peut-être, candide comme son héro mais oh combien actuel. En effet, si on comprend que Training Day est un film décidé à incarner tout un pan des années 90 pour en tirer un trait sur la dérive nihiliste, c’est avec la société d’aujourd’hui qu’il entre en résonance. L’injonction d’une justice « tout de suite » , cette volonté d’en finir avec les arrangements d’hier et les compromissions de demain, cet appel à en finir avec le « faire avec » … C’est tout à fait les soubresauts de notre époque qui met les choses à plat pour réintroduire une morale parfois vindicative mais nécessaire dans le débat. A cet égard, Training Day est peut-être un film sur les années 90, mais il était surtout en avance sur son temps. 

Hommes vs icones

MORT OU VIF: EASTWOOD ET TARANTINO CHEZ SAM RAIMI

Mort ou vif a une place assez bâtarde dans l’histoire du cinéma américain. Ce qui explique probablement son échec à sa sortie, devant un public sans doute pas préparé à affronter une telle déformation hyperbolique de sa mythologie fondatrice. Un peu comme si le Quentin Tarantino des Kill Bill refaisait Impitoyable de Clint Eastwood, qui deux ans plus tôt avait réconcilié l’Amérique avec le deuil de ses icônes d’antan dans l’écrin formel de sa splendeur classique. Et ce en racontant la même histoire que le film de Sam Raimi, qui va jusqu’à lui reprendre son bad guy emblématique.

L’immense Gene Hackman y joue ainsi le suzerain tyrannique d’une petite ville, gunfighter redoutable et redouté qui organise la mise à mort des autres mythes de l’Ouest susceptible d’occuper le sommet de sa montagne avec lui. Dans Impitoyable, en humiliant tous les desperados qui arrivent dans sa ville juchée sur leur réputation avant d’en repartir entre quatre planches symboliques. Dans Mort ou Vif, en organisant un tournoi de duels qui racole les tueurs les plus haut en couleurs du pays et dont il ressort inlassablement vainqueur. Les deux films partagent ce même instant où Hackman anéantit une gâchette exubérante (Richard Harris chez Eastwood, Lance Henricksen chez Raimi) faisant le spectacle de sa propre mythologie auprès des béotiens crédules. Ce avant que Gene le boogeyman ascète ne détruise leur show aux yeux de leur public dans des séquences d’humiliations anthologiques. Gene est le voleur d’âmes des flamands roses qui exhibent leur plumage, le rigorisme protestant dans toute la démesure de son courroux punitif.

« And you will know
My name is the Lord when I lay my vengeance upon thee »

Dans les deux films, une icône ne suffit pas pour venir à bout du monstre. Il faut un humain qui doit se confronter à son angoisse de la mort pour redevenir un mythe. Chez Raimi comme chez Eastwood, le héros n’est pas un attribut prédéfini, mais un fardeau que le personnage principal doit mériter en traversant milles souffrances avant de pouvoir l’endosser. C’est sans doute l’idée la plus forte de Mort ou Vif d’articuler son récit autour d’une ligne de désir perturbée par une angoisse permanente et sans cesse identifiable. Celle de l’héroïne, qui brule de se venger tout en étant étouffée par la peur de mourir. Soit l’angoisse antédiluvienne de l’être humain, dont se jouent avec dédain les mythes autoproclamés qui poursuivent leur grandeur et vivent pour leur héritage.

Ce qui est d’ailleurs la même histoire que Kill Bill au fond.  Deux œuvres centrées sur deux blondes sculpturales, qui veulent faire payer l’ogre qui a mis leur meurtre en scène (symbolique chez Raimi, physique et symbolique chez Tarantino).  Deux personnages qui doivent surmonter la peur de ne pas être à la hauteur dans un univers d’icônes outrancières. Il y a cette scène dans le Tarantino ou arrivée dans le restaurant investie par la némesis Lucy Liu et sa cour (composée notamment des mythiques « 88’ Bastards »), Uma Thurman (dans le pyjama jaune de Bruce Lee) se réfugie dans les toilettes, comme pour reprendre son souffle avant de plonger dans le vide. C’est toute la première partie de Mort ou Vif, ou la mise en scène hyperbolique de Raimi, qui peut-être signe son film le plus théâtral, (les personnages hauts en couleurs s’arrogeant un espace de parole pour chanter leur propre légende) ne fait qu’oppresser le personnage de Sharon Stone. Simple humaine dans un monde de demi-dieux. 

Impitoyable, Mort Ou Vif et Kill Bill vol. 1 parlent de boxeurs et de boxeuses étouffées par l’angoisse à l’idée de (re)monter sur un ring sur lequel ils ne sont pas sûrs d’avoir leur place. Les trois films intimident le réel avec les légendes qu’ils commencent par édifier pour mieux les faire chuter. Car l’humain l’emporte sur les icônes après avoir investi son propre mythe, comme lorsque Clint, poussé par la fureur vengeresse renoue avec ses instincts de tueur dans Impitoyable. Ou que transcendée par le devoir moral qui la place au service d’une mission et non plus à celui de ses pulsions, Sharon Stone affronte le meurtrier de son père après avoir redéfini les règles de son jeu. Ou que Béatrixx Kiddo redevienne la mariée dans le ballet sanglant qui concluait Kill Bill. Avant de redevenir Béatrix dans l’opus suivant.

« More than human »

En effet, la séparation fait lieu de tracé frontalier entre Kill Bill vol. 1 et 2. Tarantino s’emploie ainsi à prendre à ramener le premier opus au rang de fantasme démystifié dès le début du premier opus par quelques répliques aussi cinglantes qu’équivoques. « Ils n’étaient pas 88, il faut toujours que ces enfoirés exagèrent». Ramener ses personnages sur les rails du réel, à l’instar de Mort ou vif, qui commence par mettre en scène les personnages dans leur folklore avec force effet pour mieux les renvoyer à la détresse de la condition humaine (voir la mort du personnage joué par un jeune Leonardo DiCaprio qui siégeait déjà avec les géants). 

Au fond, Kill Bill vol. 1était un film de Sam Raimi, quand Kill Bill vol. 2 était un film de Clint Eastwood. Ce qui fait de Mort ou vif le trait d’union entre Impitoyable et Kill Bill, et Sam Raimi le chainon manquant (à ce moment-là de sa carrière) entre Clint Eastwood et Quentin Tarantino. La preuve que les équivalences de pensée surmontent les antagonismes esthétiques, et le reflet d’un cinéma américain qui ne cesse depuis 30 ans de raconter le mythe comme quelque chose d’infligé à celui qui doit l’endosser (remember Spiderman, et Gran Torino). Soit la chronique, en creux d’une culture des grands destins sur le point de tirer sa révérence.

Billet

Un désir nommé Steven

T’entends pas ou quoi ?!

Soyons honnêtes : malgré tout l’amour vrai et véritable que l’on porte à son étude chiropratique sur la résistance du cartilage osseux à la pression en sens contraire, difficile d’imaginer un film qui serait spécialement pensé et conçu pour Steven Seagal, et rien que pour lui. Et par film on entend les vrais, ceux qui ressemblent (au moins de loin) à autre chose qu’à une apologie de l’andouillette royale dans l’entrepôt bulgare qui lui sert de royaume

LE SEAGAL, AIMEZ-LE OU QUITTEZ-LE

Sérieusement, vous en connaissez beaucoup vous des auteurs prêts à se coltiner les 12 travaux d’Hercule qui séparent l’idée d’un projet à sa réalisation sur la seule base de son regard perçant d’aigle des collines savoyardes ? Vous imaginez un Mabrouk El- Mechri qui lui consacrerait un film-hommage méta appelé SS ? (euh …) ?

Certes il existe des exceptions, mais même pour rigoler personne de vraiment sain de corps et d’esprit ne se lance dans le métier avec l’envie d’assumer un jour Mission Alcatraz dans sa filmographie. Même si à la décharge de Don Michael Paul, le colonel Kurtz du salade-tomates-oignons semblait avoir renoncé à accompagner ses kébabs de tartiflette pour les besoins de Hors Limites deux ans plus tôt. Soit l’œuvre qui convertissait simultanément Steven au gangta-rap, au kung-fu câblé post-Matrix, et aux joies de l’autodérision laid-back. Tout ça en même temps pour toi, spectateur qui avait boudé Piège à Grande Vitesse et L’ombre blanche en salles. Ainsi, Hors limites n’est pas seulement le champ du cygne de sa filmographie mainstream. C’est l’un des rares long-métrage dans lequel Saumon Agile (marque déposée ici) faisait l’effort de prendre (un peu) sur son égo pour conquérir un public qui ne lui était plus acquis.

C’était le bon temps!

Steven en Demande ? Steven qui va vers le spectateur prête attention à ce qu’il veut? Steven qui ouvre ses écoutilles aux doléances de son époque ? Steven qui prépare le diner, allume les bougies et met le vin au frais pour qu’on étale les charentaises sous la table ? La beauté rien moins que métaphysique du geste continue d’habiter les rêves de ceux qui l’ont vécu. A ce stade d’expérience, toute question d’ordre esthétique relève de la considération superflue. 

UNE CREATURE DE REVE

Malheureusement, Steven ne rouvrira plus cette parenthèse enchantée dans une carrière le plus souvent en sens unique vis-à-vis du public. On ne sait pas si l’amour a besoin de Steven, mais ce qui est sur c’est que Steven n’a pas besoin d’amour (contrairement, encore une fois à un Van Damme). Il réclame de l’adoration, et c’est bien pour ça qu’on l’aime. Steven est ainsi la preuve vivante que le 7èmeArt ne dévoilera jamais tous ses mystères à ses exégètes, car on est non seulement nombreux à vouloir une tranche, mais on est autant à en redemander. Bref, c’est le Désir de Steven. Cette chose étrange que l’on murmure pour en peser chaque mots et chaque syllabes. Ce pur truc de spectateurs (et aussi parfois de producteurs accusant un déficit de sens commun) qui s’impose à des créateurs peu gouteux du sanglier à la chantilly.

Encore une fois, il s’agit de faire ce que Steven est incapable de faire: se mettre de l’autre côté. Projetez-vous dans les souliers de ceux qui font les films, et doivent faire avec Steven Seagal en lead-role, et imaginez ce que pèse votre satisfaction de spectateur face à la résignation du praticien qui a du faire avec (et tout le monde n’a pas la chance de pouvoir évacuer l’ostéopathe de Dachau au bout de 20 minutes de film comme Stuart Baird). Car même au temps de sa prime, quand sa paralysie faciale pouvait encore être confondue avec du monolithisme, on conçoit mal un réalisateur proposer de lui-même son nom lors des réunions de productions.

Car Steven n’a rien, vraiment d’un fantasme d’auteur. C’est un sacerdoce de yes-man, qui l’ajoute au cahier des charges incompressibles qu’il est chargé de transformer en film. Ainsi, de toutes les action star qui ont écumé les salles de cinéma des années 80-90 et les bacs de vidéoclubs associés, Seagal est ainsi le seul à relever de la pure fabrication hollywoodienne. Un peu comme Richard Gere, autre ascèse de l’expressivité faciale ayant abandonné à Bouddha ses velléités d’incarnation. Mais même l’ancienne effigie de Poivre et Sel magazine peut se vanter d’avoir eu Robert Mulligan et Paul Shrader pour le construire. 

A l’inverse, le mythe Seagal fut entièrement pris en main par les laborieux de l’industrie. Ceux qui transforment le plomb en quelque chose qui ressemble à de l’or fondu, à l’ombre de la reconnaissance institutionnelle.  Andrew Davies, Dwigh H. Little, John Flynn : voici les trois Pygmalions qui peuvent se vanter d’avoir surmonter l’obstacle Steven pour fabriquer l’icône Seagal (on ne poussera pas la mauvaise foi jusqu’à citer Bruce Malmuth). 

« Pas de bras, pas de chocolat ! »

 De fait, personne (ou si peu) n’ira jusqu’à qualifier Nico, Désigné pour Mourir ou Piège en Haute Mer de chef d’œuvres impérissables du 7èmeArt. Mais ces films réussissent néanmoins à faire croire que Steven Seagal fait naturellement partie du paysage. Que sa conviction manifeste d’être né pour ça a des raisons d’être, que son caractère fondamentalement disruptif est ancré dans le décor. Bref, qu’il n’est pas là par hasard. A lui seul, Seagal est l’incarnation du savoir-faire artisanal des faiseurs d’icônes qui firent la pluie et le beau-temps à Hollywood. Alors ok c’est sûr, c’est pas du Bergman. Mais est-ce qu’Ingmar aurait réussi à aller quelque part avec ce catogan huileux et cette aversion à s’abaisser au commun des mortels ? EXACTEMENT.

ETAT DE GRACE

Incontestablement le cinéaste le plus doué et le plus racé avec lequel il ait jamais travaillé, John Flynn offre avec Justice Sauvage l’éclatante démonstration de ce à quoi ressemble l’excellence artisanale confrontée à l’insoluble. De toutes évidences, Justice Sauvage aurait pu fonctionner avec d’autres stars que celle dont a hérité le réalisateur de Pacte avec un tueur. Cette histoire de ruthless cop traquant le meurtrier de son partenaire et meilleur ami au sein de son quartier d’enfance n’a en effet rien d’une exclusivité Steven. Pourtant, le quinzième dan d’aikido tient à cette histoire, pour lequel il est prêt à s’investir plus que de coutumes. Il prend même l’accent de Brooklyn pour rentrer dans la peau de son personnage, faisant de Justice Sauvage l’un de ses rares films à regarder en VO. 

Bref, à l’instar de Hors Limite, Steven fait un pas vers le spectateur. Jusqu’à accepter l’exigence de Flynn, chevillée à sa participation au projet, requérant notamment de l’acteur une coopération totale pour les besoins du tournage. En réalité, on imagine mal Seagal respecter sa parole et accepter sans broncher qu’un homme fort autre que lui ne commande le bazar (contrairement à un Jean-Claude Van Damme par exemple). Mais à l’écran, le résultat est là.

Conscient qu’il ne pourra jamais effacer l’ego de sa star, Flynn n’essaie jamais de jouer contre ce qu’il a devant son combo. Au contraire : il en fait le sujet principal de son film. Gino Fellino est bien le male alpha du tieks, la terreur du ter-ter (en cela, l’intro s’inscrit d’emblée dans le panthéon seagalien). Mais il se heurte à la résistance de son environnement qui, par reflexe communautaire, préfère protéger le tueur de son ami que d’aider un flic. Même lui doit respecter les convenances locales lorsqu’il va s’entretenir avec le parrain du block, quitte à s’écraser quand un rital gominé se fout de la gueule de sa coiffure (bon il le paiera plus tard, mais sur le coup ça fait drôle de voir Steven encaisser sans broncher). On notera d’ailleurs ce superbe instant de mise en scène « l’air de rien», où Flynn construit sans emphase le passage du monde « visible » à l’univers interlope qui le commande, au sein d’un pauvre couloir de restaurant.

« Tu m’écoutes quand je te parle, le grand con avec ta queue de cheval?! »

On vous rassure, cela ne l’empêche nullement (heureusement) de péter les tronches dans les sens. Justice Sauvage est même l’un des Seagal les plus généreux à cet égard. Mais il a beau plier des colonnes vertébrales et fracturer des bouches, transgresser les règles muettes de sa communauté et mordre la ligne de la légalité, la farandole seagalienne que fait mine d’exécuter le film est sans cesse mis en échec par la frustration du personnage. Des démonstrations de force fracassantes, mais dans le vide. Steven devient cet action hero dont l’impuissance est d’autant plus mis en exergue qu’il dépasse le reste du casting d’au moins une tête, et que Flynn se plait à appuyer la position hiérarchique de sa star pour mieux la renverser. On pense en particulier à ce très joli moment où Gino se confie à son ex-femme, assis sur le canapé tandis que celle-ci l’écoute assise au sol, dans une évidente scénographie d’idolâtrie. 

LE LION EST MORT CE SOIR

Mais à la fin son monologue (les plus longs de la carrière de Steven, à l’exception évidemment de sa légendaire diatribe écolo qui concluait Terrain Miné) le personnage est mis sur la défensive par son interlocutrice. Subtilement, Flynn renverse le rapport de force. Seagal semble mal à l’aise avec sa taille, ces grands bras dont il ne sait que faire, cette posture de puissance qui ne lui sert plus à rien. Pour l’une des rares fois de sa carrière, il concède le point à quelqu’un d’autre que lui. Justice Sauvage est l’histoire d’un monarque qui se rends compte qu’il n’a pas de royaume. Flynn filme Seagal dans ses œuvres pour mieux s’en détacher, ne serait-ce que momentanément. A plusieurs reprises, il ne le filme même plus, ou de loin comme s’il devenait étranger à lui-même et à une jungle dont il n’est qu’un protagoniste parmi d’autres. 

Osons-le : Justice Sauvage est une œuvre de contrebandier, au sens où le définit Nicolas Saada. A savoir une œuvre qui travaille « entre les plans » du programme auquel elle est censée se plier. Ce qui était auparavant l’apanage des artistes, dépossédé de la clé de leur indépendance par des studios qui donne au public ce qu’il demande pour mieux vider insidieusement les icônes de leur intégrité. Mais ceci est un autre histoire… 

Évidemment, tout ça ne dure pas éternellement, et Steven finit par retrouver les bad guys, les massacre et termine leur chef dans une baston à sens unique, conformément à la tradition seagalienne. Le génial William Forsythe a le temps de compter ses dents du fond avant de trépasser à coup d’un tire-bouchon dans le cerveau. Ce n’est même pas un combat en fait, mais une punition : Steven prend son pied à exécuter à petit feu un type qui avait décidé de mourir dès le début du film. C’est un suicide assisté par torture interposée. Bref, le revenge-moviele plus sadique de l’histoire. Heureusement que Seagal prive de ses attributs un gros porc qui balance des chiots par la vitre dans l’épilogue pour récupérer un peu de son mojo d’action man !

Les grands films ne font pas forcément les plus grands exploits. En l’occurrence, faire croire que Steven Seagal pouvait devenir un désir légitime de cinéaste, et un acteur interagissant avec le découpage, est un tour de force qui ne sera jamais récompensé aux oscars. Mais les vrais savent que John Flynn nous a enseigné que peu importe ses le nombre et la qualité de ses exégètes, le cinéma conservera ses mystères à l’abri de l’entendement des simples mortels auquel il s’adresse.  Steven Seagal en est la preuve vivante.

Pour aller plus loin: https://www.youtube.com/watch?v=wq4cnKQrA5M

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Roland Emmerich vous déteste.

Comme à chaque fois qu’un blockbuster me fait relativiser ce que je trouvais nul il y a 15 ou 20 ans, je m’impose une séance de remember pour m’assurer que je n’ai pas fantasmé un âge d’or où même la merde dégageait une petit odeur de mentholé.

Ici, c’est la sortie de l’atroce Godzilla: King of monsters m’avait poussé dans les bras non pas des long-métrages japonais (jamais prétendu être un homme de goût), mais du Roland Emmerich sorti en 1998. Un film qui s’était fait allègrement défoncé pour tout un tas de bonnes raisons à sa sortie, et qu’il m’incombait de revoir, ne serait-ce que pour s’assurer que les bouses avariés d’hier ne seraient pas devenues comestibles aujourd’hui. Et si d’un strict point de vue cinématographique, le film se tient 10 fois plus que la bouillie informe et indistincte de Michael Dougherty (ne serait-ce qu’à l’aune d’une exposition qui fonctionne plutôt bien), il réussit aussi à s’avérer plus antipathique. Ce qui n’est pas peu dire par rapport à un millésime 2019 qui surfe sur la conscience écolo de comptoir Facebook pour donner des prétextes à ses personnages pour décimer la moitié de l’humanité. Un peu comme Samuel L. Jackson dans Kingsman, sauf que ce sont un peu les gentils (ou les pas bien méchants).

Epigone tardif de Steven Spielberg, Roland Emmerich n’a jamais noué de lien avec son pays d’accueil. Bien évidemment, c’est évidemment loin d’être la seule différence qui le sépare du cinéma de Tonton. Mais il est intéressant de noter que contrairement au réalisateur d’Il faut sauver le soldat Ryan, qui n’a jamais cessé de soumettre les mythes de la bannière étoilée à un questionnement proportionnel à l’amour qu’il voue à se personnages; Emmerich a toujours observé avec dédain une société dont il manipulait les symboles à la façon d’un prestataire de service complaisant. Comme si en tant qu’immigrant resté extérieur à la culture dans laquelle il évoluait, il réduisait son public à un réseau de représentations qu’il suffisait d’actionner pour déclencher un « hourra » pavlovien.

Bien évidemment, on ne saurait réclamer de quiconque un serment sur le drapeau, une main sur la bible et l’autre sur la constitution pour gagner le droit d’exercer son art dans le pays dans lequel on réside. Mais chez lui, cette détestation s’étend au genre humain. Ce n’est pas une misanthropie philosophique, mais le mépris moqueur de celui qui observe les cochons se rouler dans la boue du soft-power. Le crowd-pleaser chez Emmerich a cet arrière-goût déplaisant que l’on retrouve dans le potage des cuistots qui évitent de tremper leurs lèvres dans le potage qu’ils servent à leurs hôtes. C’est un diner de cons géant dans lequel tous les spectateurs font office d’invités vedette.

Dans ses rêves, Roland Emmerich marche sur l’Amérique


Après avoir touché le sommet de la montage avec le triomphe d’ID4, c’est donc avec la bienveillance d’un dealer de crack de retour en cuisine qu’Emmerich s’attaque à Godzilla, mythe japonais qu’il va s’appliquer à mettre à niveau de ces gros connards de yankees. Sur le papier, c’est du tout cuit pour le teuton: on prend la copie de Spielby sur Jurassic Park, et on y ajoute une grosse d’ « America, fuck yeah » sous cellophane, on demande à Jean Reno de marcher du chewing-gum et à Puff Daddy de violer Led Zeppelin, emballé c’est pesé. Sauf que ça ne va pas se passer comme prévu. Le demi-bide en salles amorcera un déclin qu’Emmerich ne réussira jamais vraiment à surmonter, et son film se fait ignorer par le public qui l’avait pourtant remercié sur son précédent. Il y a surement 10 000 explications différentes valables ou non-valables pour expliquer le désaveu, mais on va tenter une hypothèse: les gens ont commencé à voir qu’ils étaient pris pour des cons.

Sur Godzilla, Emmerich souffre, manifestement. Souffre de ne pouvoir parler qu’à demi-mot à un public qu’il méprise. Souffre de retenir une pulsion de vérité qui lui brulait les lèvres et s’en échappe par à-coup par façon Gilles de la Tourette.

Comme s’il voulait vraiment dire ce qu’il pense de ces abrutis de militaires qui font plus de dégâts que la créature qu’ils poursuivent, de cette galerie de personnages dégueulasses d’égocentrisme (except Matthew Broderick et Jean Reno) pour lesquels on est censé s’attacher, de cette culture du narcissisme et de la brutalité qu’il regarde triompher à contre-coeur. Il faut voir le plan final dans lequel le personnage de Matthew Broderick regardant Godzilla s’éteindre avant de rejoindre ses semblables. Instant-compassion en trompe-l’oeil: Emmerich s’apitoie sur le sort de la bête uniquement pour pouvoir juger ceux qui célèbrent sa mort dans le happy-end auquel il nous fait participer. Il se contrefout de l’espèce éteinte, ou de la tragédie du monstre (on n’est pas chez Guillermo Del Toro) : leur sort n’est qu’un prétexte pour mépriser ses semblables, dont nous faisons partie en tant que spectateurs.


Il y a une autre scène dans Godzilla dans laquelle Emmerich montre carrément sa bite au public, et à la société qu’il alimente en contenus, lorsque Matthew Broderick et Jean Reno sont poursuivis par les mini Godzi au sein du Madison Square Garden.

Broderick échappe de justesse aux simili-vélociraptors qui l’ont pris en chasse. Alors que les portes de l’ascenseur s’ouvre, il tombe sur les glougloutes en train de faire la fête au popcorn (littéralement). Après s’être excusé (moment lol), il va retrouver sa belle dans le studio. Celle-ci, journaliste en herbe et aux dents longues, qui lui a planté un couteau dans le dos une demi-heure auparavant, pirate les réseaux TV pour lancer un message d’alerte. Normalement, c’est le moment de gloire cathartique pendant lequel elle réalise enfin son rêve (passer à la TV), où le personnage embrasse enfin sa vocation pour se mettre au service du bien-commun et non plus de ses intérêts.

Mais Emmerich appuie tellement le trait qu’il retourne la chose pour en faire un étalage de sa satisfaction personnelle, au mépris de la situation et du message qu’elle était censé faire passer. Il coupe littéralement l’herbe sous le pied de son héroïne pour enfoncer le dernier clou dans son cercueil, sur lequel il épingle sa médiocrité et celle des protagonistes qui attendaient ce moment de rédemption cathartique. On est plus chez Spielberg, ni même chez Joe Dante de Gremlins 2, mais chez un Michael Haneke qui aurait vu le fond de la bouteille. L’opinion du maître de cérémonie déborde très largement sur ses invités ici, comme le type bourré qui se met à baver ses quatre-vérités avec un filet de morve au coin de la bouche.

Tu sais, c’est toujours moins humiliant que chez Besson

C’est le problème fondamental du cinéma d’Emmerich: ses films sont fondamentalement contre le public, auquel il renvoie le reflet le plus méprisable de lui-même. Chez lui, vous n’êtes moins spectateur que iencli prêt à gober qu’un test de grossesse acheté à la pharmacie peut détecter le polichinelle dans le tiroir d’une créature radioactive haute de 30 étages. C’est l’antihumanise absolu, l’antithèse d’un Spielberg et l’inverse d’un Michael Bay qui ne cesse jamais d’être au diapason de ce qu’il filme, peut importe ce qu’on peut lui reprocher.

Pas étonnant que la trajectoire des héros chez Emmerich ignore sciemment les millions de morts qui gisent dans leur rétroviseur. La moitié de l’humanité peut clamser d’un claquement de doigt sans que cela empêche les héros de sortir une blague et de jouir d’un happy-end de fils de putes. Ce n’est pas grave, c’est tout ce qu’il faut au spectateur pour se sentir bien à la fin de la séance, parce que ce qu’il est lui-même un gros connard d’individualiste qui laisserait la moitié de ses semblables crever, tant que personne ne vient toucher à sa baraque. Roland Emmerich n’a jamais été aussi clair là-dessus que dans Godzilla: il n’aime pas vraiment le genre humain (en tout cas l’américain). On attend qu’il rebondisse sur l’épidémie du Corona-Virus, pour voir ce qu’il fera de ces raclures de bipèdes qui se foutent sur la gueule pour un paquet de PQ. On a peut-être les cinéastes qu’on mérite finalement.

Dossier

Avengers et Game of Thrones: du cinéma à la télévision (Part. 2)

On le sait, ça fait un moment que les frontières qui séparaient le cinéma de la télévision peinent à justifier leur bien-fondé face à la révolution des supports audiovisuels . Mais les sorties quasi-simultanées d’Avengers: Endgame et de l’ultime saison de Game of Thrones nous suggère que le chant du cygne de cette distinction est peut-être bien plus entamé qu’on ne le croit. Seconde partie avec La Bataille des Barbares, avant-dernier épisode de la saison 6 de Game of Thrones.

Tout le monde en parle

Suite et fin. D’emblée, il convient de noter qu’à l’heure où ces lignes sont écrites, votre serviteur n’a pas encore pris le temps de squatter la nouvelle saison de la série crée par David Benioff et D.B Weiss. Donc pas moyen de savoir si ce qui est avancé ici se vérifie avec ce qui a été diffusé de la conclusion du mogul télévisuel des années 2010, où si le déjà fameux troisième épisode parvient à tenir la comparaison avec les standards instaurés par celui qui nous intéresse ici (apparemment, votre téléviseur est trop mal réglé pour pouvoir en juger). Malgré ses quasi trois ans d’âge (une éternité à l’échelle de la dictature contemporaine de l’instant), La bataille des bâtards continue en effet d’écraser tout ce qui a été fait ultérieurement (à la fois à la télévision et au cinéma) en termes de représentation guerrière (ouais, même lui). Ainsi, si Marvel transvase les codes télévisuels dans un écrin cinématographique, Game of Thrones a le temps d’un épisode concrétisé sa vocation de grand-cinéma sur le petit écran. Mais sur quelles bases ?

Dans la logique des blockbusters HBO type Rome ou Band of Brothers, Game of Thrones s’est tout de suite inscrit dans une échelle de production qui excédait les limites du médium. Budget titanesque, prises de vues étalées sur plusieurs continents, direction artistique digne d’une major… Avant même de devenir le phénomène culturel que l’on connait, l’adaptation de l’oeuvre de George R. Martin était déjà pensée comme une machine de guerre destinée à tout écraser sur son passage. Bref, un pur produit HBO, précurseur (et vraisemblablement toujours leader) de la télé pour adulte ET adulte dans sa propension à marcher sans complexe sur le terrain du grand-frère des salles obscures.

Toutes ces intrigues, je n’en peux plus….

Toutefois, en dépit de ses qualités maintes fois louées (à raison), Game of Thrones s’est vu souvent reprochée des errances narratives préjudiciables à ses ambitions. Notamment sa propension à étaler ses (sous)intrigues plus que de raisons, où à retarder artificiellement la résolution de ses enjeux. Sans compter un aspect « soap-opera« , qui n’aurait peut-être pas autant été relayée si la volonté affichée de tenir la dragée haute aux références cinématographiques du genre n’entrainait pas une hausse de l’exigence du spectateur .

D’un côté, le show offrait aux amateurs d’Héroïc-Fantasy l’univers le plus cohérent depuis Le seigneur des anneaux de Peter Jackson, et son statut de série du câble lui a permis de royalement ignorer l’autocensure qui aurait sclérosé sa traduction sur grand-écran. De l’autre, la question de son écriture tendait (parfois) à clouer GOT sur le plancher des vaches de la téloche à grand-papa.

Scène de bâtard(s)

Mais à intervalles réguliers, les créateurs rattrapaient leur note d’intention à travers des morceaux de bravoure sur lesquels ils continuent d’avoir le monopole télévisuel. Comme un gâteau offert aux fans pour les récompenser de leur (trop?) longue attente. GOT s’est inventé dans ces scènes d’anthologies qui chatouillaient les limites de l’écran TV. Jusqu’à franchement les exploser avec La bataille des bâtards.

On a beaucoup écrit à l’époque de la diffusion que la télévision venait officiellement de rattraper (voir dépasser) le cinéma sur le terrain du spectacle. Au point que Games of thrones et le réalisateur Miguel Sapochnik plantaient leur drapeau sur l’ultime domaine sur lequel le 7èmeArt pouvait encore prétendre à l’hégémonie. Ce qui est on ne peut plus vrai à bien des égards. Il suffit ainsi de comparer avec la production de Marvel, l’autre super-lourd de la pop culture contemporaine catégorie cinéma, pour s’en convaincre.

Jugez plutôt:  La bataille des bâtards est un épisode conçu pour se distinguer de l’univers auquel il appartient, contrairement aux films Marvel pensés pour revenir à la ruche. La bataille des bâtards offre une scène d’action (en fait, C’EST une scène d’action) qui a imprimé la rétine des spectateurs. Contrairement à Marvel qui en 11 ans de MCU, est bien en peine de soutenir une scène un tant soit peu mémorable en la matière (allez, sauf peut-être dans les deux Captain America). La bataille des barbares aligne les idées de mise en scènes inédites, quand Marvel se repose largement sur les acquis des prophètes de la culture-pop syncrétique du début des années 20000. Surtout, La bataille des bâtards affirme une volonté de cristalliser et résoudre des enjeux limpides dans une série parfois accusée de s’étaler inutilement. Contrairement à Marvel qui… bref vous avez compris. 

Face à face

C’est là que Game of Thrones rompt non seulement avec la saison, mais aussi avec le système habituel des séries. Une césure qui doit beaucoup à n’en pas douter au réalisateur Miguel Sapochnik, vieux routard de la télévision mais aussi réalisateur de Repo Men. Un film de SF à l’esprit « Verhoevenien » qui s’amusait à faire exactement tout ce que l’époque ne voulait plus voir, et qui à l’instar du hollandais violent paya chèrement son impertinence au box-office. Bref, un réalisateur au caractère bien trempé, qui assume ses prétentions dans son exécution et plus prompt à bousculer les codes qu’à rentrer dans un cadre. Un profil de maverick inhabituel pour la télévision mais parfait pour Game of Thrones, qu’il va emmener vers la réalisation de sa profession de foi.F

Dés les premières minutes, Sapochnik définit son récit autour de deux pôles distincts qui vont s’entrechoquer : le malfaisant Ramsey Bolton d’un côté, l’héroïque Jon Snow de l’autre. La raison d’être de l’épisode repose ainsi sur cette attraction purement cinétique et circonscrite au cadre de ce mini-récit : on commence au début, et on termine à la fin. Les enjeux sont donc vectorisés par une logique de mouvement pur: Jon Snow doit rejoindre Ramsey Bolton. Quitte à foncer dans le tas. Il n’y a guère que George Miller sur la même période pour prendre l’expression « images en mouvement » davantage au pied de la lettre… Une exigence qui ne se traduit pas seulement en termes de puissance picturale (il y en a), d’idées de plans jamais-vues (itou), ou dans l’expérience d’une infrastructure colossale (ça va sans dire), mais dans le découpage. Soit la durée des plans et la musicalité de leur enchainement, l’immersion du spectateur par un rythme porteur de sens.

Et… Coupez!

Ainsi, La bataille des bâtards ne fait pas que mettre à l’amende tout ce qui a pu se faire en termes de bataille HF depuis 15 ans ( même Peter Jackson a du en avoir une coulée de sueur). L’épisode postule de son autonomie et s’affirme autant comme le point culminant de la saison qu’un aparté sanglant dans la série. Ce que n’ont pas manqué de remarquer ceux qui s’étaient fait l’avocat du diable en pointant quelques incohérences à l’aune des saisons précédents. Notamment des personnages dont le comportement ne répondait pas totalement à la trajectoire suivie sur les saisons précédentes. Jon Snow en particulier, qui nonobstait son évolution en fonçant dans le tas comme un bourrin et précipitait son armée dans le conflit. Ce qui est sans doute un poil litigieux à l’échelle de la série dans sa totalité. Mais parfaitement cohérent avec la logique de l’épisode, aimantation brutale de deux entités appelées à se rentrer dedans. 

A la croisée des chemins

Plus encore qu’un épisode, La bataille des bâtards se propose une itération de GOT. On reconnait les personnages, mais ceux-ci ne sont plus tout à fait les mêmes. Bref, Game of Thrones ne faisait plus de la télé, mais du cinéma car il fait un récit par l’image et construit son sens par le découpage pour installer des enjeux qui lui sont propres. La communion qui s’était déroulé avec le public découlait autant de ce que le moyen-métrage le plus coûteux de l’histoire apportait en termes de progression à l’ensemble qu’en tant que stand-alone magnifiant les personnages dans un écrin narratif différent.

Que le grand-écran ne soit plus la chasse gardée du cinéma pour encore bien longtemps on s’en doutait un peu. Que le petit n’est plus la réserve naturelle des séries télé depuis bien longtemps, on le sait depuis un moment. Mais il semble bien que l’histoire soit en train d’actionner l’un ces leviers appelés à redéfinir durablement la face des deux médiums. Les objets phares de la culture pop sont toujours le reflet des évolutions de leurs temps. Avengers : Endgame et Game of Thrones nous informent ainsi qu’ils ne sont plus les emblèmes de leur pré-carré initiaux, mais les têtes de gondoles d’un nouveau monde d’images.

Dossier

Avengers et Game Of Thrones: du cinéma à la télévision (Part. 1)

On le sait, ça fait un moment que les frontières qui séparaient le cinéma de la télévision peinent à justifier leur bien-fondé face à la révolution des supports audiovisuels . Mais les sorties quasi-simultanées d’Avengers: Endgame et de l’ultime saison de Game of Thrones nous suggère que le chant du cygne de cette distinction est peut-être bien plus entamé qu’on ne le croit. Première partie consacrée à Avengers: Endgame, des frères Russo.

Dans le vocable courant, la notion victoire totale ne désigne pas la taille du territoire conquis, mais l’absence d’espace vital vers lequel se replier pour les vaincus.  La victoire totale confronte les défaits seuls et isolés au constat d’une fête qui se déroule sans eux. Elle les laisse cois devant l’impossibilité de faire entendre un son de cloche divergeant au tintement triomphal des timbales du vainqueur. 

World domination

C’est un peu le sentiment auquel ont été confronté les détracteurs de Marvel (dont le rédacteur de ces lignes fait partie 90% du temps) avec la sortie d’Avengers : Endgame. Car pour ignorer l’accueil délirant du film des frères Russo et la pluie de papiers extatiques sur ses performances au box-office, il faut se coller la tête sacrément profond dans le bac à sable.  C’est un peu comme la victoire en finale de coupe du monde : peu importe que vous n’aimiez pas le foot, vous êtes corvéables au partage de la liesse collective. Le moment se fout de vos états d’âmes. 

C’est un peu la même chose avec Endgame, qui ne laisse même plus un trou de souris dans lequel l’indifférence polie pourrait se réfugier. Et ce n’est pas seulement une histoire de (gros) chiffres, mais de symbiose. Il suffit de se rendre dans l’une des nombreuses salles (combles) projetant le film pour se rendre compte à quel point Marvel a réussi à synchroniser l’horloge interne du public avec sa propre pendule. Une séance de cinéma ? Non, une communion qui embringue même les plus récalcitrants.

Tous ensemble Tous ensemble ouais, OUAIS !!!

Car oui, disons-le tout net, la conclusion de la phase III de Marvel émeut. Le film met le doigt sur cette propension spécifique à la salle obscure à actionner les chakras d’une assistance diverse et variée sur un vecteur commun. A l’instar d’Avatar, même les mouches s’arrêtent de voler lors des passages les plus émotionnellement équivoques. La chose est d’autant plus remarquable que contrairement au film de James Cameron, cette suspension du Zeitgeist ne tient pas aux qualités d’écritures ou de mise en scène du film. Il y a d’ailleurs fort à parier que s’il était jugé sur ces seuls critères par un spectateur vierge de tout antécédents marveliens, le film susciterait l’incompréhension de celui qui regarde le bus de la joie passer sur le bord de la route sans envie particulière de monter à bord.

Or, ce spectateur n’existe pas et Marvel le sait. Et s’il existe (le mandat Interpol est lancé), il ne parlera probablement pas assez fort pour faire entendre sa voix. Car s’il y a bien quelque chose dont la maison aux idées a conscience, c’est de ne pas devoir ses scores astronomiques à ses seuls adorateurs. Car tout le monde va voir les Marvel ne serait-ce que pour en être témoin. On est pas là pour aimer, mais au moins pour pouvoir en parler. Et aussi un peu pour connaitre la suite de l’histoire. 

L’histoire sans fin

En effet, le modèle façonné par Kevin Feige (rappelons-le, le vrai maître d’œuvre du bordel) repose sur l’interdépendance des épisodes, réunis autour d’un fil narratif commun qui trouve son apogée dans les Avengers réalisés par Joss Whedon, puis les frères Russo. De fait, Marvel a instauré un cadre dans lequel l’identité des films est tributaire de la cohérence d’un univers plus large, le fameux Marvel Cinematic Universe. Ici le segment vaut rarement plus que l’addition qui prévaut à son existence, et doit s’aligner sur les canons préexistant pour trouver sa place. Autrement dit, chaque film s’identifie à l’aune une identité visuelle et thématique qui est celle du grand feuilleton dans lequel il s’insère.  

 » Il tient le monde dans sa main…. »


On pourrait penser que cette politique de la photo de famille aurait épuisé les spectateurs après 11 ans d’existence. D’autant plus que sous couvert de promotion de la diversité, la dites politique se solde par un aplanissement systématique des particularismes et la reconduction d’une même formule ad nauseam. Mais il n’en est rien. Car tout le génie de Feige réside dans sa capacité à avoir compris la nature systémique du bouleversement majeur qui frappe le monde des images en mouvement depuis une décennie. A savoir l’apogée de la série télévisée comme nouvelle forme de récit plébiscitée par le spectateur du XXIème siècle.  Il n’y a qu’à voir la profusion de contenus qui s’annonce pour s’en convaincre : c’est bien sur ce médium que repose les repères de l’expérience audiovisuelle contemporaine. 

Or, c’est là que Avengers : Endgamese pose comme la quintessence du système Marvel. Jusqu’il y a encore quelques années, il fallait avoir vu tous les épisodes précédents pour comprendre un épisode de série. A l’inverse, même dans une logique de franchise, le cinéma se devait de délimiter un récit autonome afin d’accrocher le spectateur qui venait de débarquer. C’est au fond toute la différence entre une narration par l’image et une narration par le dialogue. Ce que tentait d’ailleurs Infinity War, le précédent opus qui avait la très bonne idée d’articuler ses péripéties autour du point de vue de Thanos, bad guy érigé en fil conducteur du récit.  

A cet égard, Endgame constitue une réelle déception, tant le film se refuse à privilégier un point de vue susceptible de coordonner l’intrigue. Les frères Russo accumulent les histoires qui mériteraient d’être racontées mais ne sont que vaguement évoquées à l’écran. Moins scénario qu’album panini d’arcs narratifs disparates, Endgame avance avec pour principale préoccupation de caser tous les personnages apparus dans le MCU depuis sa création. Seul Tony Stark a droit à ce qui ressemble le plus à une trajectoire digne de ce nom, même si elle est forcément tributaire du bordel ambiant. Au point qu’il devient virtuellement impossible de comprendre le parcours des personnages sans se référer aux films les concernant. Exactement comme…  un épisode de série télé. En l’occurrence le Series Finale le plus coûteux jamais produit. 

Nous finirons ensemble

C’est justement là on comprend que ce qui est normalement mis sur le compte de dysfonctionnements ne l’est pas ici. Que pour la première fois de l’histoire du cinéma, ce n’est pas la télévision qui s’est trompée de support, mais le spectateur qui fait l’erreur d’appréhender ce qu’il voit comme un film de cinéma. Les réactions du public sont là pour l’entériner : Avengers : Endgame est bien une conclusion de série télé vers laquelle converge tous ceux qui ont scrupuleusement suivi les saisons précédentes, années après années…. Une dimension qui se ressent dans la conception même du long-métrage. Le dispositif du voyage dans le temps nous emmène ainsi vers des moments-clés des films antérieurs, rejoue les scènes qui ont marqué le public au fil des années, invite des personnages qui n’ont d’autres utilités que de faire coucou…

Tu trouves pas que ça devient un peu le bordel tout ça ?!

 Endgame ressemble à ces finals de sitcom composés de flash-backs et qui alignent les guests sous la connivence du public et les clameurs des rires enregistrés. Au point que ce qui devrait constituer la colonne vertébrale du film (le combat contre Thanos) devient le prétexte à la vidéo de famille. Pour se remémorer les bons moments avec le spectateur, faire le point sur le chemin parcouru, et se réconcilier avec les adieux nécessaires à une époque et certains personnages. Ce n’est pas un film, mais une thérapie collective sur le temps qui passe. Ce n’est pas innocent que SPOILER le film se conclut sur la mort du personnage le plus emblématique de la saga. Comme si, après avoir repoussé l’inéluctable années après années et bercé le public dans le confort ouaté d’une dramaturgie bisounours, il fallait se résoudre à accepter de lâcher-prise sur la fatalité. SPOILER

 Comme un serie finale au fond : cette page qui se tourne, c’est aussi la nôtre, celle des heures que l’on a consacré à ces films. C’est la raison pour laquelle il est difficile de rester de glace devant Endgame, en dépit de carences cinématographiquement préjudiciables (mais encore une fois, on n’est pas vraiment là pour ça). On se prend même à faire passer l’appréciation objectif du bazar, voir de Marvel en général au second voir troisième plan, le temps de prendre acte de l’instant. Car il faut s’arrêter là-dessus : Avengers : Endgame a réussi à embrasser l’essence de la salle de cinéma (mettre tout l’assistance au diapason d’une émotion collective) au travers d’un procédé fondamentalement télévisuel. A l’instar de Thanos dans le précédent, Marvel est une entité bien trop forte pour ses détracteurs, qu’elle met devant le fait accompli de sa victoire. Endgame, à coup sur.

(demain, nous verrons comment à l’inverse, un épisode vaguement connu d’une série télé confidentielle a fait du cinéma à la télévision).

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HOBBS AND SHAW: I WANT TO GET FREE

Dans une galaxie lointaine, très lointaine…

Depuis la nuit des temps et à quelques exceptions près, les blockbusters d’Hollywood dépendent des moeurs des producteurs avant de renvoyer à une personnalité créatrice. Aussi, il ne faut chercher bien loin pour expliquer la folie des grandeurs propres aux terribles années 80-90: la cocaïne. La cc qui circulait par kilogrammes quotidiens dans les narines de yuppies dégénérés qui se faisaient pousser le catogan de Steven Seagal avant de greenlighter leur fantasmes de mâles blancs sous influences. Il faudrait surement diligenter une enquête, mais parions qu’il manque au CV bien fourni de Pablo Escobar le titre de producteur délégué sur au moins une bonne dizaines de productions

Puis les choses ont changé quand tout ce petit monde a découvert une ressource qui allait bouleverser la face de l’industrie: l’eau. Ce qui constitue normalement une bonne nouvelle depuis que les premiers néandertaliens ont planté les graines de la sédentarité de l’espèce, mais constitue ici un cataclysme comparable à l’expulsion des hommes du Paradis (cette connasse d’Eve). Car la source de vie devint synonyme de déclin pour la civilisation de l’entertainement, qui s’exila des brumes éthyliques du jardin d’Eden à 80 dollars le gramme pour rejoindre les rives d’une sobriété castratrice. Des lors, les bouteilles d’Evian squattèrent les tables de réunions, les smoothies aux algues bio distribués en masse sur les plateaux, les narines nettoyées et les pantalons retroussés au-dessus des chevilles. Bref, les sept Plaies d’Egypte qui volent en formation #healthylife vers du cinéma bio et sans gluten. Pas besoin de se demander pendant 30 ans pourquoi on se fait autant chier en salles aujourd’hui. 

On veut en foutre partout!!!

Mais grande nouvelle. Une bande de marlous qui doivent fomenter leur putsch depuis longtemps a réussi à passer les lignes de la bien-pensance pour se tremper le biscuit dans la poudreuse avec les dollars de la multinationale en voie de greenwashing. Ce catalyseur de la révolution silencieuse qui donne enfin de la voix dans le son de la tôle froissée et le bruit des grosses couilles qui se font un tête à tête, c’est Hobbs and Shaw messieurs-dames.

(Re)descente sur Terre

Oui, bon je sais ce que vous pensez. Encore un blog de iencli bqui vante son devoir de réserve pour mieux s’asseoir dessus dès qu’une major aligne 200 millions de dollars pour lui titiller la zone (très) érogène du deltoïde en sueur et de la bromance à coups de parpaings. Et vous n’avez absolument pas tort.

Oui, il y a surement quelque chose de litigieux dans la facilité à concentrer sa raison d’être cinéphilique dans l’espoir de voir un ersatz de Tango et Cash sur grand-écran en 2019. Certes, il faut bien avouer que le radar à bousasse a toutes les raisons de s’affoler au regard du pédigrée des instigateurs du projet (le réalisateur d’Atomic Blonde dirigeant les acteurs de Skyscraper et d’En eaux Troubles, dans le premier spin-off de la franchise Fast and Furious , qui prête son scénariste pour l’occasion. Comment ça, ça fait pas rêver? ). Et effectivement, les cendres de la décence artistique la plus élémentaire nous caressent déjà les narines sur le papier.

Pourtant, nous soutenons (car oui, Nous sommes nombreux et motivés, et bientôt sur vos ronds-points pour le prouver) qu’il y a des raisons effectives pour que cette combinaison improbable n’ait accompli l’impossible à l’écran. En avant la musique.

Alpha-buddy

A l’instar de Tango et CashHobbs and Shaw répond à une hypothèse particulière (et finalement peu exploitée) de buddy-movie, ou deux mâles alpha sont à égalité de capacité dans l’action. Pas de hiérarchie entre les personnages donc, mais un gros concours de couilles où le traditionnel « je t’aime moi non plus » est agrémenté d’un « c’est moi qui ai la plus grosse  ». Or, Hobbs and Shaw semble avoir parfaitement intégré sa problématique au cœur de son dispositif.  Pas seulement parce que Dwayne et Jason confirment l’alchimie non feinte qui constituait la seule raison de garder un oeil ouvert dans le dernier Fast and Furious. Mais parce que le trailer insiste sur cette idée pour l’ériger comme l’élément pathogène autour duquel s’article tous les compartiments du projet. Voir cette baston où les antagonistes confrontent leur style par vitre sans tain interposée, ou cette descente improbable en rappel le long d’un immeuble qui oppose le flegme roublard de l’anglais à l’impulsivité kamikaze de l’américain. Ou quand le sens de l’hénaurme se conjugue à ce qu’il convient bien d’appeler de l’expressivité narrative.

C’est précisément là que le film commence à marquer des points sur l’une de ses parti-pris les plus litigieux, à savoir son réalisateur David Leitch. Suite au carton de John Wick qu’il coréalisa avec Chad Stahelski, Leitch fut propulsé avec son compère « next big thing » pour les studios qui découvraient le cinéma d’action en plan-séquence. Le binôme s’est séparé, et Stahelski a surpris en prouvant qu’il avait une vision d’ensemble qui dépassait son argument de vente avec John Wick 2. A l’inverse, son compère a montré que la sienne consistait à résumer son cahier des charges par les tics de fashionistas équivoques aux projets qu’il investissait (les pénibles Atomic Blonde et Deadpool 2). 

Bref, à priori pas de quoi se réjouir. Et pourtant, c’est peut-être pour ça que c’est une bonne nouvelle. Car Hobbs and Shaw, c’est justement un cahier des charges conçu autour d’une idée simple mais qui requiert le sens de l’action physique dont Leitch est devenu (quelque peu abusivement certes) l’un des hérauts modernes. Au fond, ni Atomic Blonde ni Deadpool 2 n’ont vraiment offert à Leitch l’occasion de faire autre chose que de l’action (très) encadrée par les velléités respectives de ces deux projets. A l’inverse, Hobbs and Shaw semble précisément conçu autour de ce que le réalisateur est à même de lui apporter. Pas une patte donc, mais un savoir-faire dans la tatane à même d’orienter correctement le bazar sur les courants sur lesquels il navigue.

Ainsi, le trailer dispense son lot de WTFuckeries numériques (franchement réjouissantes pour le coup, car parfaitement au diapason des personnages), mais c’est davantage les confrontations mano-à-mano qui s’avèrent mis en avant. Hobbs and Shaw renvoie ainsi au temps où les films d’actions étaient vendus sur le plaisir de voir des acteurs en mouvements et non pas sur des scènes d’action pris en charges par le département des effets spéciaux, où la perspective d’une confrontation de caractères constituait un motif d’attente légitime . 

The bad guy is the key guy

A défaut d’un bon cinéaste, la production pourrait ainsi avoir débaucher un outil employé pour les bonnes raisons. Un argument fragile sur le papier mais qui semble prendre vie à l’écran à travers la relation des deux acteurs et son imbrication au sein même des scènes d’actions. Mais aussi au détour de l’attention particulière qui semble avoir été portée aux seconds rôles.

Ils croient encore que c’est leur film ces cons-là…

De fait, on se réjouit de retrouver Vanessa Kirby après son apparition dans Mission Impossible : Fallout. D’autant que les airs inaccessibles de la belle semble soutenir un investissement physique tenant la dragée haute à ses collègues masculins. Mais c’est surtout Idris Elba qui retient l’attention dans le rôle du bad guy. En quelques minutes, le neo-kickboxer écrase littéralement l’écran de sa présence (sur)naturelle, met fin aux débats avec la punchline de l’année (« I’m the black Superman »), et même Statham et Johnson doivent se mettre à l’abri pour se protéger du swagg insolent de leur némesis. Bref, il enterre d’un pouce tous les méchants réunis des Fast and furious(Statham excepté). Et surtout, on croit instantanément que Johnson et Statham ne seront pas trop de deux pour en venir à bout.

C’est l’excellente idée qui se dessine à travers ce trailer : justifier la réunion des deux mâles alpha du cinéma de gros bras actuel à l’aune de la surpuissance d’un méchant hyper-charismatique. Ainsi, au-delà des fantasmes soulevés par son postulat et des gages distribués au public-cibless, Hobbs and Shaw véhicule depuis deux trailers des raisons concrètes de croire en son karma. Ce qui ne veut pas dire abandonner toute prudence quant au résultat (le pire reste toujours plus probable que le meilleur à l’heure actuelle), ni que l’on doit s’attendre à un « bon » film au sens premier du terme. Mais pour ce qu’il vend plutôt que pour ce qu’il n’aspire pas à être, Hobbs and Shaw semble appartenir à une espèce que l’on croyait en voie d’extinction : les films cons intelligemment conçus. Le nez plein de 0.9 et les couilles pleines de jus boosté aux anabolisants. A l’ancienne quoi.