Top Gun: Maverick. 4 mois, 1,5 milliards, 7 visions… Et quelques leçons de vie et de cinéma plus tard.

C’est devenu une rengaine d’exploitants ces derniers temps: il nous faut plus de Top : Gun Maverick. Pas seulement parce que le film a aligné les entrées depuis sa sortie en mai dernier, dans le contexte moribond que nous connaissons. S’il ne s’agissait que de considérations comptables, le retour de Tom Cruise sur le tarmac et en Ray-Ban ne sortirait pas du rang des Jurassic World, Dr Strange 2, Thor.

Soit les grosses machines qui tuent le cinéma mais font venir les gens au cinéma quand plus personne n’y va, y compris pour le vrai cinéma (vous suivez ?!). Non, ce qui distingue Maverick de la mêlée, et soutiens son exceptionnelle durabilité, c’est le sens qu’il a (re)donné à l’expérience salles pour ses centaines de millions de spectateurs. Jeunes, vieux, homme, femme, blanc, noir, cinéphiles convaincus/cinéphiles intermittents, team cinéma/team Netflix and chill ou TF1 et au lit… Tous (ou presque) partageant le même état de sidération, et la certitude d’avoir vécu quelque chose de spécial qui ne pouvait se produire qu’ICI et LA: dans une putain de salle de cinéma, à rester assis pendant 2H20 aux côtés de parfaits inconnus sans pouvoir mettre sur pause pour aller pisser. Joseph Kosinski, Christopher McQuarrie, Tom Cruise et toute leur équipe ont rendu au cinéma de grand-écran la dimension d’exclusivité qui était la sienne, avant que les smartphones et les réseaux sociaux ne grignotent un peu plus de temps de cerveau disponible. A savoir, sa capacité à suspendre le monde extérieur pour figer le spectateur à ce qu’il est en train de regarder. Bref, pour paraphraser l’arc narratif de Tom Cruise: « Lâcher-prise ».

You’re simply the best !!

«  Rien ne remplacera jamais l’expérience salles« : ces mots ne viennent plus d’une profession accablée qui n’a plus les mots pour justifier sa raison d’être, mais du public qui sort d’une séance de Maverick. Le caractère « essentiel » du cinéma ? Tom Cruise and Cie viennent juste de le dire en images. Merci, à vous les studios. 

Forcément, le bon sens et la logique voudrait que l’on regarde ce qui a fonctionné pour en tirer des leçons. Mais en France plus encore qu’ailleurs, les majordomes de l’exception culturelle n’aiment rien tant que surplomber les têtes qui dépassent et se gardent bien d’aller chercher les réponses là ou elles se trouvent. Du coup, en attendant que Maverick ne devienne, à l’instar d’Avatar un autre succès que tout le monde a oublié, quelques enseignements modestement tirés d’un film pas comme les autres et d’une expérience absolument unique.

Il faut se garder de jeter le bébé avec l’eau du bain

Top Gun: Maverick n’était pas le candidat désigné pour réconcilier le très très grand-public avec le caractère essentiel de la salle obscure.  » Celui-là, au cinéma c’est pas pareil » : on s’attend normalement à entendre cette douce mélodie résonner dans l’écho d’un Christopher Nolan ou d’un James Cameron. Soit des game-changer taillés pour le costume, des dissidents qui jouent avec l’industrie selon leurs propres règles, des aventuriers du médium qui naviguent dans le jamais-vu quand les autres restent collés aux rivages du déjà fait. Bref, des…. Mavericks, en somme. Tout ce qu’on avait arrêté d’attendre d’une suite de doudou 80’s qui débarque dans la quatrième mi-temps de la carrière de sa star, et entend rapatrier des souvenirs du premier film (Kenny Loggins, Goose junior, Val Kilmer) pour capitaliser sur la filiation. Top Gun: Maverick avait tout pour nourrir le furoncle de la nostalgeek, donc tout pour plaire aux Cassandre du cinéma qui n’arrête pas de mourir. La suite appartient à l’histoire, et à l’unanimité des spectateurs de 7 à 77 ans. Oui, on peut encore sortir du grand cinéma comme on n’en fait plus en se servant dans la gamelle de semoule de l’usine à couscous: on appelle ça faire avec. Ça demande du talent et de l’envie, du cinéma. Tout ce qui sort à profusion de ce Maverick. 

L’universalisme est toujours un humanisme 

Être spectateur, c’est au minimum s’octroyer le droit de se voir considérer comme un être humain doué d’intelligence sensible, pas une case ethnico-socio-politico genrée/non-genrée geek/pas geek cochée par un algorithme. Ça devrait-être une base, une directive contraignante qui s’impose à n’importe quel film ayant la prétention de sortir en salles. Dans Top Gun: Maverick, on remet l’église au milieu du village: le film ne trie jamais les spectateurs en fonction de leurs profils de consommateurs, marche aux mécanismes cinématographiques suscitant l’empathie plutôt qu’aux biais cognitifs de la com’ et laisse les surmois sociétaux à la porte de la salle. Bref le « Nous » plutôt que le « On », l’expérience collective plutôt que la satisfaction individuelle. La salle et le grand-écran, bastion nécessaire de l’universalisme et théâtre des chakras de l’inconscient collectif dans un monde cartographié par l’essentialisme ? Il s’agit d’une piste qu’Avatar 2 ne manquera surement pas d’explorer en décembre prochain. Tout film est politique disait Godard, et Maverick en fait de la grande en refusant la soupe à la petite semaine sur laquelle mise ses concurrents.

On n’est pas là pour niaiser, on fait du cinéma. Bordel.

Au milieu de tout ça, Tom Cruise, mâle blanc cisgenre de plus de 50 ans de son état et surtout star majuscule comme en fait plus à l’écran et en dehors, capable de crever l’abcès du champ/ contre-champ pour s’adresser à tout le monde et à chacun en même temps. Surtout lorsqu’il ouvre son cœur et donne ses larmes longtemps retenues par Imax interposé, comme s’il entrait dans un confessionnal où l’écoutent plusieurs centaines de personnes simultanément. Une vraie expérience humaine au sens propre, donc humainement gratifiante. Du cinéma quoi.

Faire du cinéma, c’est pas donné à tout le monde

Top Gun: Maverick coulait de source d’un point de vue financier mais n’avait rien d’une évidence de fabrication. Pas seulement pour satisfaire à l’impératif de jamais-vu en termes de spectacle, mais pour faire du cinéma avec un grand C qui s’impose à tout le monde. Et ce sur la base d’une œuvre originale qui ne s’imposait pas vraiment, en dépit du culte dont elle jouit. De façon tout à fait transparente, le film en parle d’ailleurs très vite et le répète plusieurs fois : la mission cumule tous les paramètres qui rendent la vie d’un pilote de chasse difficile, donc devient de fait humainement impossible à accomplir, quand bien même il s’agit de la seule manière de la réussir. Le cinéma et la vie peuvent se confondre même dans les gros budgets : faire un film c’est déjà une galère en soit mais celui-là, ça revient à courir derrière Mach 10 en customisant un moteur à hydravion. A l’écran, ça ne se voit pas (vive le régime dans le transparence, on y revient après), mais ça se sent, ça se vit et le film parle aussi de ça : des gens qui triomphent de l’insurmontable ensemble, des personnalités exceptionnelles qui accomplissent quelque chose d’exceptionnel. 

Cherche pas, c’est du cinéma: même dans tes rêves tu pourras jamais emballer comme ça

Car c’est injuste mais c’est comme ça: le temps d’une séance, les personnes qui défilent sur la toile sont mieux que vous et moi. Elles DOIVENT l’être pour légitimer l’ordre logique sinon naturel des choses. Eux debout et immortels à l’écran, nous assis et périssables devant. Maverick rétablit ainsi la verticalité de la star, la vraie: celle qu’on regarde en contre-plongée et qui met son charisme à l’épreuve du grand-écran. Über Cruise et ses solos de l’enfer of course. Mais à ses côtés Miles Teller, Glen Powell, Jennifer Connelly, Jon Hamm et fucking Val Kilmer ne font pas de la figuration dans l’orchestre. Bref, des vrais gens avec ce petit truc en plus qu’on a pas (t’entend ça, influvoleur et streamer de la semaine ??!), mais qui ne laissent pour autant jamais le spectateur en posture d’admiration béate. 

La magie du cinéma, c’est de grandir le public à la hauteur des icônes qui se déploient devant ses yeux. A plus forte raison dans Maverick, où nécessité fait loi: pour réussir une mission impossible, être les meilleurs chacun de son côté ne suffit pas. Il faut triompher ensemble, moi toi, toi et toi et vous, qui êtes dans la salle. Rien de plus frustrant que de regarder un match depuis le banc de touche, mais Joseph Kosinski nous emmène sur le terrain et nous ménage un rôle central du game-plan. De la préparation au jour J, on accompagne les personnages à chaque étape, on mémorise les détails du game-plan au QG et confrontons avec eux la théorie à la pratique dans le cockpit. Regarder redevient un acte de participation à l’action et quand le rideau tombe, on a un peu l’impression de s’être transcendé avec eux. Le cinéma est un dialogue et le blockbuster, l’art de soulever une montagne en mettant le spectateur à contribution. 

Simplicity is complexity

On a pu lire ici et là que Top : Gun Maverick ne brillait pas par la complexité de son scénario, ni l’élaboration de son intrigue, qu’une moitié de cerveau suffisait à combler les espaces laissés vacant par le récit. A croire que ça devient indigne de considération que de se contenter de (bien, très bien) raconter une histoire sans les high-concepts qui expliquent au spectateur tout ce qu’il n’a pas besoin de savoir, où les circonvolutions des multivers incapables d’habiter le(s) monde(s) qu’il dépeignent. On peut rouler des mécaniques devant Jean-Michel critique, mais on ne la fait pas au mastermind Christopher McQuarrie, éminence grise du projet et maitre d’oeuvre du narratif de Tom Cruise depuis 15 ans. Si Maverick est effectivement simple, c’est parce qu’il se garde bien de confondre la fin et les moyens, d’inverser la cause et l’effet. Les questions qu’on ne se pose pas sont celles qui ont dû provoquer quelques migraines dans la writer’s room : comment faire évoluer la relation entre Maverick et Goose sans ajouter à l’exposition, comment faire accepter le sursaut d’humilité de Hangman sans ajouter de sous-intrigue inutile, comment insérer Val Kilmer dans le film sans l’imposer au récit… Bref, comment écrire un scénario en fonctionnant A L’ECONOMIE, donc en utilisant le hors-champ et l’ellipse. Parce que vous pouvez (re)regarder, il n’y a rien qui dépasse de Top Gun : Maverick. Pas un moment de flottement, pas un seul plan qui ne dure plus longtemps que nécessaire, pas un dialogue qui n’ait pas pesé chaque mots. Surtout, pas une scène qui cède à la tentation tellement contemporaine de rappeler au spectateur qu’il était au cinéma en lui agitant les ficelles de sa fabrication sous le nez.  « Une bonne action, ça ne se dit pas » comme disait le daron, et un bon film ne fait pas la publicité de ses mécanismes au détriment son expérience. 

L’accessibilité n’est pas un défaut, mais un travail d’équipe. Celle de Top Gun: Maverick a grossit ses rangs de semaine en semaine pour former une véritable armée de salles obscures. L’impossible est toujours de l’ordre du possible quand on monte notre niveau d’exigence vis-à-vis de nous-mêmes. Alors on arrête de se polir le chauve à partir de tout de suite, et on se retrousse les manches. Bordel.

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