Boyka: Last Action Hero, Uncategorized

YURI BOYKA: LAST ACTION HERO PART.3

BOYKA, UNDISPUTED : LE RETOUR DU ROI

Undisputed aurait pu s’arrêter au troisième épisode. En termes de personal achievement, Yuri Boyka n’avait plus rien à prouver, ni à lui ni à personne. C’était acte: Undisputed III entérinait une bonne fois pour toutes le règne du personnage sur le domaine des botteurs de culs. Certes, on n’ira pas jusqu’à inclure Donnie Yen et ses Ip Man parmi ses vassaux, mais le fait est là: Boyka est devenu une icône. Piratage oblige, sa légende ne peut-être tributaire des chiffres de ventes, et s’est répandue sur les lèvres de tous ceux qui ont assisté à son sacre en s’échangeant des liens de streaming. De quoi passer un peu plus sous le radar de la reconnaissance mainstream, mais c’est dans ces marges invisibles pour les comptables de la culture pop que survit une alternative à ses injonctions et normes. La politique du chiffre ignore l’existence des royaumes qui prospèrent à son insu: le territoire de Boyka est souterrain, sa couronne est celle de l’ombre. A l’écran comme à la ville, il est le meilleur. Les initiés le savent, mais le monde extérieur l’ignore encore. Il est temps de lui faire savoir.

THE WORLD IS YOURS

C’est en 2016 que Boyka: Undisputed remet son titre en jeu dans un secteur qui a vu son niveau de compétition augmenter substantiellement depuis son dernier combat. On aurait pu penser que le remplacement d’Isaac Florentine derrière la caméra était susceptible altérer le mindset du personnage, qui perdait son coach de la première heure avant de faire son entrée dans le grand monde. Mais dès les premières minutes, l’inconnu Todor Chapkanof met les choses au clair et s’emploie à respecter le cahier des charges de son prédécesseur sans donner l’impression de réciter un mode d’emploi. D’autant que la facture générale traduit une augmentation substantielle des moyens alloués depuis le précédent, offrant ainsi toutes latitudes au nouvel arrivant d’émuler le patron sans devoir tricher sur les outils employés. Nouveau homme fort de la série B pour Bourre-pifs, Scott Adkins rempile quand à lui dans son rôle fétiche avec la détermination et l’expérience de celui qui sait ce qu’il doit au personnage. Contrairement à Undisputed III et dans la mesure du raisonnable, Boyka: Undisputed est un film qui croit en son destin.

Je vais te cogner avec amour

Cette assurance frappe des les premières minutes. Chapkanof reprend le libellé de la franchise, mais les choses ne sont plus tout à fait les mêmes. Certes, le héros combat désormais en homme libre, mais le plus intéressant réside dans la façon dont le film va prendre acte de son nouveau statut. YB est en effet une icône à part entière, une star qui porte une franchise renommée à son état civil. Boyka: Undisputed: un vrai héros de pulp dans le titre et adopté comme tel par le grand-public, débarrassé des démons qui entravaient son chemin vers sa reconnaissance de « Most complète Fighter in the world« . Signe qui ne trompe pas : la chanson « Bring it On » de Nathaniel Erba, hymne de la franchise depuis le second opus (et ajout indispensable de toute playlist de salle de sport qui se respecte) est utilisée par le personnage (de façon extra-diégétique) pour annoncer son entrée en scène au public qui scande son nom dans les gradins et au spectateur qui fait la même chose sur son canapé. Boyka ne voit plus de contradictions à jouer l’entertainer et à donner au peuple ce qu’il attend, comme un athlète qui ajoute le marketing à sa palette de compétences. Pour convaincre au-delà de sa fan-base, il faut savoir se vendre.

BOYKA FROM THE BLOCK

Qu’on ne s’y trompe pas : l’homme n’a pas troqué son mode de vie ascétique contre la tentation épicurienne des nouveaux riches pour autant. Il vit dans une chambre de 5m2, reverse la quasi-intégralité de ses revenus à l’église orthodoxe du coin pour se dédouaner de vivre par l’épée, et s’arrange pour n’avoir qu’à se préoccuper de sa prochaine échéance dans le ring. Une machine toujours programmée pour la gagne, mais à (grand) coup de violence purement professionnelle. Just business, plus rien de personnel dans le déroulé … Du moins jusqu’à ce qu’il envoie à la morgue un adversaire qui a eu le malheur de persévérer dans la défaite. Chassez le naturel, il revient au galop. Sa culpabilité de grenouille de bénitier le pousse à filer incognito en Russie et aider la veuve dans le besoin de sa victime, alors même qu’un tournoi important pourrait le propulser en 1ère division. Un homme doit avoir un code, mais celui du bad mother fucker est parfaitement imperméable aux circonstances.

Malgré l’appel des fans, le danger qui guettait ce Boyka: Undisputed résidait justement dans son incapacité à justifier sa raison d’être uniquement sur le terrain du crowd-pleaser qui affole l’applaudimètre à chaque knock-out aérien du personnage (ce qui, pour tout bourrin qui se respecte constituait déjà une excellente raison de le faire). Surtout après la Passion de Boyka sur le mont Dolor du précédent, climax paroxystique qui concluait l’Odyssée christique du personnage, qui est aussi celle du cinéma de baston en général. La fin de l’Histoire en lettre majuscule condamne tout ce qui suit à rester dans l’épilogue.

CHERCHER LA FEMME

Mais une fois encore, la franchise va confirmer la place à part qu’elle occupe dans l’univers du DTV en refusant de réduire le personnage à une bête de cirque pour sa rencontre avec le nouveau monde. Il s’agissait ici de trouver des motifs forts à son retour sur le petit-écran, où un motif en l’occurence: la veuve de son adversaire qu’il a passé de vie à trépas à la force de ses poings. Là encore, il ne faut pas se tromper et céder à la facilité en l’affublant d’un sous-intrigue amoureuse antinomique avec l’essence même du popof bougon.

The beauty and the motherfuckin’ beast

Sylvester Stallone l’avait bien compris dans John Rambo et The expendables : la femme n’est pas là pour humaniser le guerrier en le ramenant à la vie civile, mais pour lui opposer un négatif (ou positif plutôt). Une icône de grâce, prompt à motiver Boyka le Dieu de la guerre à se mettre en travers du mal qui la convoite, ici un mafieux sur les nerfs qui négocie la liberté de la demoiselle contre sa participation à une série de combats clandestins. L’identité de cet épisode réside ainsi dans la vocation qui s’impose à lui: remettre momentanément de l’ordre dans un monde désordonné. Un justicier en quelque sorte, qui agit sous l’égide d’un code qui lui est propre. Boyka change mais reste lui-même, notamment à l’aune du sens de l’hyperbole d’une réalisation qui va une nouvelle fois greffer le faisceau de représentations pieuses du personnage à l’intrigue. On appelle ça adopter un point de vue. Ainsi, la douce Alma imprime instantanément son aura de madone au spectateur, tandis que le repère du Bad Guy ivre de lui-même (et pas en reste avec son pif des enfers régulièrement chopé en grand-angle) prend des allures de taverne du vice et de la débauche.

Protéger la veuve devient alors une mission sacrée instantanément comprise par le spectateur, qui identifie alors un motif propre au héros et non pas un code de genre qui s’impose à lui. Boyka détermine son propre chemin vers la rédemption. Une idée qui s’imprime jusqu’à la conception des combats, aussi spectaculaires (si ce n’est plus) que les précédents mais dénués de la dimension personnelle qui leur était associée. De fait, Boyka ne se bat pour plus lui mais pour quelqu’un d’autre, et ne monte plus sur le ring pour gagner mais pour tenir son engagement en temps et en heure. Se cogner, recommencer (avec un adversaire à chaque fois plus fort), souffler un coup et remonter le lendemain pour arracher la victoire avant la prochaine échéance. A l’instar de Ethan Hunt dans les Mission : Impossible, la quête de Boyka devient celle d’un Sisyphe condamnée à remet le couvert avec un rocher toujours plus lourd pour offrir le spectacle de ses performances. « I Want to be entertained ! » éructe le méchant: Boyka épuise ses limites physiques à faire le show, mais pour satisfaire l’agenda de quelqu’un d’autre. Ironiquement, alors qu’il atteint son apogée, l’horizon d’un futur en première division s’éloigne de plus en plus, comme un mirage qui s’éteint alors qu’il gravit le sommet de la montagne.

C’est là que ce quatrième épisode témoigne de sa volonté de faire primer l’intégrité du personnage sur ses ambitions de mainstream, et entérine la singularité heureuse de la franchise dans l’environnement du genre. Boyka: Undisputed n’est pas un film sur la conquête du monde par Boyka, mais sur la quête du pardon dans le châtiment autoinfligé. Le supplice du ring, c’est l’acte de contrition de Boyka, qui se dessine finalement un nouvelle montagne à soulever pour épancher sa culpabilité. Rien de plus de judéo-chrétien dans les os et dans les muscles qu’un héros de film d’action, surtout quand celui-ci prend l’hostie à l’église. Ainsi, après avoir commencer par s’en émanciper, le film retourne aux cellules souches du masochisme séculaire qui accompagne le genre dans lequel il s’inscrit. Jusqu’à renvoyer le personnage à son purgatoire de royaume: retour à la case prison, mais sans rancune pour le destin qui l’a voulu ainsi. Au fond, il est dans son élément.

Tomber, se relever et tout recommencer. Encore une fois, mais Boyka peut pousser son rocher le coeur léger, il est resté lui-même sans céder son éthique à ses aspirations. Grand, immense même il l’est devenu. A l’ombre du showbusiness, mais sous les yeux du spectateur. Un homme doit avoir un code.

PopCorn Reborn Summer Festival

POURQUOI REVOIR… LES DENTS DE LA MER AU CINEMA ?

Vous connaissez le Popcorn Reborn Summer Festival ? C’est pas grave, il est encore temps de bien faire. Ça se passe à Arras, sympathique ville des Hauts-de-France dans laquelle réside l’association Popcorn Reborn (forcément). Inquiets et dépités par le décalage de sorties des blockbusters U.S prévus cet été, les cinq soldats de la culture pop qui composent l’asso ont décidé de réagir. A l’absence d’été américain, nous répondons en inventant notre propre été américain. 

Le Popcorn Reborn Summer festival, c’est une programmation de huit films emblématiques de la saison estivale, à raison d’un par semaine étalés sur deux mois. C’est aussi une raison de rappeler à travers des œuvres que l’on connait pourquoi l’expérience salles constitue toujours une occasion de les redécouvrir. Cette semaine, on revient avec le film auquel l’idée même d’été américain doit son existence. Vous l’avez compris: on va parler des Dents de la mer de Steven Spielberg (encore lui! )

Steven Spielberg aime les grosses bêbêtes voraces. Avant même de déloger l’homme du sommet de la chaine alimentaire avec Jurassic Park, le réalisateur s’amusait déjà à contrarier le sentiment de supériorité de l’espèce avec Les dents de la mer. On pourrait croire qu’un carton aussi monumental que celui que connut le film à sa sortie en 1975 ne se fabrique pas en contrariant la zone de confort du grand-public. Mais l’oeuvre que l’histoire a désigné comme la matrice du blockbuster moderne a écrit ses lettres de noblesse sur la psychose que son grand-requin Bruce fit régner sur les stations estivales. C’est que dans le climat anxiogène propre à l’Amérique des années 70, Les Dents de la mer s’est imposé comme l’un des pourvoyeurs d’angoisses les plus puissants de la décennie. Charles Manson et sa secte n’inspirait pas la terreur qui s’emparait des plagistes à la vue de tout ce qui pouvait ressembler à un aileron de requin se découpant dans l’horizon bleu. Désormais, même la mer refusait au public de se laisser aller à son insouciance de saison. Non seulement l’homme n’est pas maître des eaux, mais il est cerné par un territoire hostile qui s’étend à perte de vue. Nous sommes peu de choses, il faut l’accepter. Mais aussi savoir remettre les choses à leurs places. 

Car aussi Spielberg que soit Steven, Les dents de la mer ne serait surement jamais devenu le phénomène que l’on connait sans la grande toile pour étaler sur toute sa largeur l’incitation à la panique générée par le cinéaste. Si le cinéma est une fenêtre sur le monde, Les dents de la mer ouvre une porte vers l’infini : l’étendue du territoire marin s’ouvre sur toute la largeur du cinémascope de grand-écran. L’inconnu est à portée d’oeil, et il amène un invité taquin avec lui.

Ainsi, Bruce se fait rare, mais choisit bien ses moments. Chacune de ses apparitions constitue l’occasion pour le spectateur de se sentir aussi écrasé que le personnage de Roy Scheider par la taille du squale. C’est un bateau ? Non, un prédateur à l’aura quasi-surnaturelle, chassé par ses proies sur son territoire qui n’a ni commencement ni fin. Le souffle de l’aventure n’est jamais aussi fort que lorsque l’homme se livre à une nature qu’il ne maitrise pas. Dans Les dents de la mer, c’est le mistral qui bourdonne aux oreilles du spectateur chaque fois que Quint pousse son bateau (trop petit) à la poursuite du monstre des profondeurs. Il faut le souligner : la postérité a tout donné à la créature, mais Bruce n’est pas le seul personnage du film à sortir en mythe. Le trio de personnages et leurs formidables interprètes ont tout autant leur place que leur adversaire au Valhalla des icônes. Les dents de la mer pose ainsi l’acte de naissance d’un grand paradigme spielbergien: l’humain se transcende à travers sa résilience face à des menaces et dans des espaces disproportionnés par rapport à sa taille. Et ça, le (petit) spectateur assis devant un (grand) écran de cinéma ne se contente pas de le comprendre. Il le ressent.

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PopCorn Reborn Summer Festival

POURQUOI REVOIR… GLADIATOR AU CINEMA ?

Vous connaissez le Popcorn Reborn Summer Festival ? C’est pas grave, il est encore temps de bien faire. Ça se passe à Arras, sympathique ville des Hauts-de-France dans laquelle réside l’association Popcorn Reborn (forcément). Inquiets et dépités par le décalage de sorties des blockbusters U.S prévus cet été, les cinq soldats de la culture pop qui composent l’asso ont décidé de réagir. A l’absence d’été américain, nous répondons en inventant notre propre été américain. 

Le Popcorn Reborn Summer festival, c’est une programmation de huit films emblématiques de la saison estivale, à raison d’un par semaine étalés sur deux mois. C’est aussi une raison de rappeler à travers des œuvres que l’on connait pourquoi l’expérience salles constitue toujours une occasion de les redécouvrir. Après les dinosaures de Jurassic Park la semaine passée, Popcorn Reborn enchaine avec une autre créature du grand-écran reléguée aux oubliettes de l’histoire. Jusqu’à sa résurrection par un réalisateur sinon visionnaire, au moins particulièrement inspiré. 


« Tu aimes les films sur les gladiateurs ? », demandait le commandant Peter Graves au petit Joey dans le cockpit de son avion en déroute. Dans le Hollywood de la fin des années 90, la question est vite répondue : oui, à la télévision pendant les rediffusions de Noël et à raison d’une coupure pub par demi-heure. Autant dire que le tapis rouge n’était pas vraiment déroulé à l’attention de Gladiator pour son entrée dans l’arène des salles obscures. Mais même César ne peut ignorer le verdict du public, et le pouce baissé de l’industrie pendant les mois qui précédèrent la sortie du film se lèva subitement sous les clameurs de la foule.

Faire mentir les pronostics et victoire de l’outsider par KO : l’histoire de Gladiator est celle du projet lui-même, balle perdue qui continue de toucher sa cible en plein cœur 20 après sa sortie. Les films qui se gravent à ce point dans l’inconscient populaire sont ceux qui cherchent avant tout à (bien) raconter une (bonne) histoire. Empereur de la culture pop des 80’s devenu général déclassé par les échecs dans les 90’s, Ridley Scott filme avec l’âme du gladiateur revenu des enfers. Le péplum est un genre qui a écrit ses lettres de noblesse sur grand-écran, Sir Ridley peint la calligraphie de sa résurrection pour le cinéma.

Davantage animé par le sens du devoir de Maximus que par l’hubris de Commode, Scott déploie sa tragédie à hauteur d’homme sur toute la largeur de la toile. Gladiator fait ainsi partie de cette catégorie d’œuvres où les scènes intimistes participent d’une même exigence de (grand)-spectacle que les batailles. Un blockbuster, ce n’est pas seulement des money-shots survendus par une bande-annonce, c’est un état d’esprit. Ici, chaque parcelle de l’image fait souffler à grand vent la puissance de la grande histoire sur la petite, chaque scène devient un instant-prégnant, chaque minute écrit cinéma avec un grand C sur l’écran. Ridley Scott ne fait jamais tomber le rideau qu’il lève lors de l’entrée de ses combattants dans l’arène: jusque dans ses moments les plus anodins, Gladiator se ressent se regarde et s’écoute dans une salle obscure.

Car si la simplicité de Russell Crowe accède à la grandeur, c’est aussi parce que la musique de Hans Zimmer achève de faire résonner l’histoire de Maximus dans le livre d’images du spectateur. Un orchestre symphonique pour le couronnement d’un empereur de la culture pop, ça se (re)vit au cinéma. 

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YURI BOYKA: LAST ACTION HERO PART.2

UNDISPUTED III, REDEMPTION : LA PASSION DE YURI

Comme le disait Eddie Murphy dans 48 Heures: « Il y a un nouveau shérif en ville ». Celui-là a un accent russe à faire pleurer une vache espagnole, une dégaine qui dit « fuck you » jusque dans sa coupe de cheveux, des capacités athlétiques qui donnent envie à Jean-Bruno de se décapsuler une bière de dépit depuis son canapé…. Et un genou en marmelade. En effet, le climax d’Undisputed 2 a laissé notre cher Yuri Boyka défait et hurlant au martyr après que son adversaire lui ait fait sauter la rotule à la force de ses biceps. Ce qui n’a pas empêché le personnage de connecter immédiatement avec le public, qui en a fait sa nouvelle égérie . Parfois quand on gagne on perd, et quand on perd on gagne. En l’occurence, Boyka a perdu une guerre mais gagné son title-shot pour un royaume sur lequel il compte bien asseoir son emprise. Tirer Excalibur de son rocher c’est bien, mais il est temps de conquérir son Kaamelot: ce sera Undisputed III-Redemption.

CONQUETE SANS ARMEE

Si l’idée d’une suite à Undisputed 2 centrée sur le personnage s’impose rapidement d’elle-même, les producteurs ne sont pas pour autant disposés à investir sur leur poulain. La radinerie proverbiale de Nu Image ne fait aucune concession au potentiel de son action-hero maison, dans lequel ils perçoivent davantage un tiroir-caisse low-cost qu’un futur champion des stades. Prophète d’un marché de niche en guise de pays, Boyka subit une coupe drastique des fonds pour sa promotion au premier plan (et ce malgré la côté grandissante de Scott Adkins ). Avec un budget quasiment divisé par 3 (on tombe de 8 à 3 millions de dollars!), on atteint un seuil de précarité où l’expression « économie de moyens » devient un euphémisme ingénu. Reconduit aux commandes, Isaac Florentine se voit donc contraint de faire « bigger, better and louder » pour écrire la légende de son personnage, mais avec un budget qui nivelle ses ambitions par le fond. Ça revient un peu à priver de monture un soldat polonais qui part à l’assaut des chars de la Wehrmacht: c’est limite mesquin.

START FROM THE BOTTOM

Mais comme l’a dit Jésus c’est dans le dénuement que s’accomplit la transcendance. Boyka fait voeu de pauvreté forcée, mais le chemin vers la grandeur est un itinéraire frugal. Les choses sont posées dés le début du film. Boyka, le conquérant sanguinaire qui terminait son adversaire inanimé dans la scène d’introduction du précédent, est devenu une loque hirsute affublé d’une patte folle qui lui interdit de remonter sur le ring. La honte est un châtiment que l’on s’inflige et pour cet orthodoxe ultra-pratiquant, l’estime de soit est désormais chevillée au balais à chiottes qu’il trimballe dans les effluves malodorantes de la taule. On pense fort à Jean-Claude Van Damme dans In Hell de Ringo Lam, pour le spectacle de régression masochiste d’un corps d’action qui se punissait dans sa déchéance passive. Si ce n’est qu’ici, le dolorisme Lars Von Trierien ne dure que cinq minutes. Juste le temps de sentir la foudre lui traverser les couilles, d’essayer un peu de kinésithérapie maison et de se refaire une beauté capillaire pour mettre la hagra au lourdaud qui avait pris sa place sous les spotlights. Direction une prison géorgienne dans les valises de l’inénarrable Gaga, qui doit présenter son champion dans un tournoi qui réunit les détenus les plus pugilistiquement qualifiés de la planète.

Vous trouvez ça bis ? Le traitement l’est tout autant. Privé des moyens de faire du pied à la qualité mainstream, Undisputed III ne cherche jamais à présenter un lit au carré. Florentine privilégie ses ambitions à la finition, et arbitre quasi-systématiquement en faveur de l’idée quand celle-ci se retrouve en tension avec la propreté de l’exécution. Fais-le maintenant, réfléchis plus tard: un pur état d’esprit de « man on a mission« , qui continue d’aller de l’avant quelque soit les obstacles (Boyka style).

QUOIQU’IL EN COUTE

Pas les moyens de terminer ses longs et amples mouvements d’appareils « naturellement » (malgré la reconduction- essentielle- de Ross Clarkson à la photo)? Pas grave, les zooms numériques permettent d’assurer la continuité de l’action. La production ne le laisse même pas habiller correctement les cousins de Borat qui squattent le casting figuration ? Pas grave, les gros plans agressifs sur leur faciès de porte-bonheur dynamisent leur présence. Pas le temps à consacrer à des scènes d’actions trop complexes? Pas grave… On va quand même les emballer. Undisputed III s’approprie la rotule bousillée de son héros dans sa conception même et avance en outsider. Faute de ne pas pouvoir ne pas regarder à la dépense, il ne s’arrête pas sur ses handicaps. Ça déborde de plis, ça rigole trop fort, ça postillonne sous le masque… Bref, du vrai cinéma bis au sens premier du terme, qui défie les normes d’hygiène et de sécurité de la production de « série A ». Undisputed III bave un peu, et ne le cache pas.

C’est vraiment un plateau de bagnards…

Pourtant, malgré son déficit de production value, le film ne marque pas le pas face au second volet. D’abord parce que les scènes d’actions réussissent justement à dépasser le précédent en termes de spectacle, en dépit d’une conception que l’on imagine soumise à un timing de guérilla et le genou en carton de son personnage principal. Larnell Stovall remplace JJ « Logo » Perry à la chorégraphie, les combats s’efforcent avec succès de confronter les styles des différents belligérants, et le climax se paye le luxe de s’installer au sommet de la franchise et au Panthéon du genre, tout épisode confondu. Un titre qui ne découle pas seulement des qualités (et c’est peu dire!) de leur exécution, mais des velléités de story-telling construites en amont qui se concrétisent dans son déroulement. Story quoi?!

Et oui, c’est bien le terrain sur lequel ce B trempé dans la confiture prend son envol et consacre son personnage sur le trône qui lui revient de droit à l’issue du dernier plan. Car aussi jouissif soit-il, Undisputed II fonctionnait finalement sur une logique de confrontation binaire, ou les sous-intrigues concernant les personnages constituaient avant tout prétexte à affrontement. C’était tout ce qu’on demandait, et le contrat était rempli jusque dans les petits caractères. Mais ici, Florentine profite de l’arrivée de Boyka en tête d’affiche pour inverser la problématique : c’est lui et son parcours qui vont articuler les scènes d’actions,. Pas l’inverse.

GOLGOTHA, MAILLOT JAUNE

Poussé à l’introspection par son déclassement violent de la chaine alimentaire, Yuri B. doit regagner le statut qui est le sien ou mourir comme il a vécu, non sans remettre en question et dans la douleur ses certitudes au passage. Cette volonté de construire une action qui se révèle organique avec le point de vue du personnage principal s’impose dans un découpage et une écriture soucieux d’évocation et d’éloquence. On songe à ce dialogue par chaines de forçats interposées avec son binôme (qui rappelle- et à dessein- Michael Jai White dans le premier), ou ce passage au mitard qui flirte avec l’introspection théâtrale. Florentine prend la mesure de son personnage principal et refuse de le réduire à l’attraction bad ass pour acrobaties de vidéo-club à laquelle ses producteurs voudraient le réduire.

Autrement dit l’aura de Yuri Boyka ne tient pas dans ses seuls high-kicks, et Florentine s’emploie à le prouver en forgeant subtilement son récit dans son regard. Undisputed III s’impose ainsi quasiment comme un film à la première personne qui ne dit pas son nom, notamment lorsqu’il s’emploie à imprimer à l’écran l’imaginaire religieux dans lequel baigne le personnage. Une démarche qui prend tout son sens dans sa confrontation avec Dolor, némésis pour le moins atypique pour ce genre de production. Belzébuth latin et longiline, sexué jusque dans un timbre de voix suave, Dolor est un bad guy qui fait planer une menace presque androgyne sur le massif et rugueux Boyka. On pense presque à un méchant de japanimation, idée entérinée le cabotinage « outra control » du chilien Marko Zaror (aussi impressionnant qu’Adkins sur le ring).

Ainsi, plus encore que dans ses scènes de combats c’est dans le traitement de son personnage qu’Undisputed III touche quelque chose qui relève de l’essence- même du genre qu’il investit. C’est un secret de polichinelle, mais il n’y a rien de plus fondamentalement judéo-chrétien que le film d’action au cinéma. On n’a rien sans rien, pas de victoire sans douleur, de transcendance sans souffrance et de résurrection sans mort : le genre n’a jamais fait que rejouer le chemin de croix de Jésus à travers ses figures de proues (Clint Eastwood, Sylvester Stallone, Jean-Claude Van Damme). L’action hero se définit par sa capacité à encaisser les coups, même si contrairement au Christ sur sa croix, on attend toujours fébrilement le moment où il va rendre ce qu’il a reçu. Plus grande est la punition, plus libératrice sera la catharsis: les termes fondamentaux du contrat régissant le lien entre le genre et le spectateur n’ont pas changé d’un iota depuis les débuts de la création.

A cet égard, Undisputed III s’impose comme le paroxysme indépassable d’un univers dont il rejoue les enjeux sous-jacents à même son imagerie. On retient ainsi cet instant où Boyka remonte sur le ring, le genou maintenu par une attelle de fortune qui laisse s’échapper du sang (sans que ce soit justifié narrativement) sous le regard entendu de son adversaire. Le film s’émancipe ouvertement de son contexte diégétique pour embrasser sa symbolique à pleine bouche: Uber-Boyka de Nazareth a reçu les stigmates du Messie, et il se garde bien de tendre l’autre joue. Le spectateur se retrouve dans les gradins, à célébrer sa résurrection avec les autres convertis tandis qu’il punit son bourreau, le sang fouetté par ce qu’il convient d’appeler (osons le mot) un grand moment de cinéma. Un peu comme si se déroulait sous nos yeux une correspondance œcuménique entre Bloodsport et La Passion du Christ de Mel Gibson. On exagère un peu mais pour les bourrins congénitaux qui constituent le public-cible du film, on n’est pas loin de l’expérience mystique. 

Quand Ponce-Pilate s’en lave les mains, Jésus le montre du doigt

C’est une certitude, il est préférable de disposer d’une sensibilité spécifique pour mettre les pieds dans le plat Undisputed III: Rédemption dans de bonnes conditions. La poésie christique qui s’échappe des larmes de sang du mâle-alpha en sueur qui triomphe sous les acclamations de la foule n’est accessible de toutes évidences qu’à un parterre réduit d’élus. Mais ceux-là savent que malgré les embûches, Undisputed III a bel et bien offert un royaume à son personnage qui continue de régner sur ses administrés. Dans la douleur et contre tous les pronostiques: c’est ça le destin d’un action hero.

PopCorn Reborn Summer Festival

POURQUOI REVOIR… JURASSIC PARK AU CINEMA ?

Vous ne connaissez pas le Popcorn Reborn Summer Festival ? Ce n’est pas grave, il est encore temps de bien faire. Ça se passe à Arras, sympathique ville des Hauts-de-France dans laquelle réside l’association PopCorn Reborn (forcément). Inquiets et dépités par le décalage de sorties des blockbusters U.S prévues cet été, les cinq soldats de la culture pop qui composent l’asso ont décidé de réagir. A l’absence d’été américain, nous répondons en inventant le nôtre !

Le PopCorn Reborn Summer Festival, c’est une programmation de huit films emblématiques de la saison estivale, à raison d’un par semaine, étalés sur deux mois. C’est aussi une raison de rappeler, à travers des œuvres que l’on connait, pourquoi l’expérience salles constitue toujours une occasion de les redécouvrir. Et quoi de mieux qu’un film qui a contribué à faire découvrir la puissance du grand-écran à nombre d’entre-nous pour démarrer la saison ?

Jurassic Park, puisqu’il s’agit de lui, fait partie des œuvres de son auteur qui vous rappellent pourquoi on ne s’improvise pas Steven Spielberg. Car, sans même rentrer dans les détails de sa conception, le film réalise un fantasme de gosse qui tient à son argument initial : voir des dinosaures à l’écran. Une vision qui ne pouvait se manifester que sur la grandeur d’un écran de cinéma, support sur lequel les bestioles peuvent déplier toute leur longueur pour mettre sur un pied d’égalité spectateur et personnages. Nous sommes riquiquis face à la grande toile comme face à un dino, et la combinaison des deux rappelle à l’humain (à l’écran et en dehors) sa position d’éternel spectateur dans ce cycle de la vie qu’il essaie de bouleverser avec arrogance. John Hammond a « dépensé sans compter », mais réalise son insolvabilité devant l’addition présentée par Dame Nature.Non seulement la taille compte, mais elle définit notre place dans l’évolution. 

C’est ce que Spielberg ne cesse de rappeler alors que ses protagonistes découvrent progressivement la toute petite zone d’influence sur laquelle ils peuvent exercer une emprise. La famille n’est pas un slogan publicitaire chez lui mais la petite histoire qui permet à l’être humain de se tracer un chemin dans la (très) grande. Il n’y a pas plus de héros que de légende dans son cinéma : un homme seul ne saurait changer l’ordre des choses. Dans cette perspective, ramener le spectateur à son âme d’enfant, c’est aussi lui dispenser une leçon d’humilité en creux. Nous sommes peu de choses.

Jurassic Park, c’est l’allégresse d’accepter sa place dans l’univers et de se sentir petits face aux forces qui nous dépassent et nous dépasseront toujours. Devant un film comme dans la vie, nous sommes toujours spectateurs de l’histoire en cours. Et ça, on ne le comprend jamais mieux que face à un grand-écran. Au cinéma !

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blogcinema, Boyka: Last Action Hero

YURI BOYKA: LAST ACTION HERO PART. 1

UNDISPUTED 2, LAST MAN STANDING: UNE ETOILE EST NEE

« Boyka, Boyka, Boyka…. ! ». Tous mordus de la première heure de cinéma d’action le savent : la seule icône digne de ce nom à avoir émergé de la production occidentale du genre dans les années 2000, c’est lui. Yuri Boyka pour vous servir, Tony Jaa des cavernes et golgoth élastique qui s’est pour la première fois introduit par la petite lucarne du DTV pour poncer la concurrence du grand-écran avec ses parties génitales dans Undisputed 2: Last man Standing en 2006. Une suprématie qui ne tient pas seulement aux prouesses martiales de son interprète Scott Adkins, mais aussi à un vrai désir d’élever sa proposition initiale à travers une logique narrative aux antipodes de son époque. Il s’agit donc ici de revenir indépendamment sur les trois épisodes d’existence du personnage au sein de la franchise. Pour démontrer que sous leurs allures de films de bastons jouissifs mais bas du front, les Undisputed ont posé une pierre angulaire dans le jardin mythologique du genre. Moteur? Action!

MAGICS MIKES

A l’aube du nouveau millénaire, le nom de domaine du cinéma d’action n’est plus celui de son public initial. Les fantasmes de puissance, d’affirmation individuelle et de dépassement de soi du chromosome XY ne constituent plus le cœur de cible des producteurs. Ceux-ci ont compris l’intérêt de détourner l’axe de rotation du genre de Mars à Vénus pour féminiser les rangs de leur audience. Jason Statham, Transporter/ kicker de profession et stripteaser par vocation. Brad Pitt, Achille tout en blondeur au vent et huile de bronzage Ushuaia sur le torse dans Troie. Les Dieux du stade de 300 et leurs abdos photoshoppés qui brillent sur la cover de la bataille des Thermophiles… Les nouvelles icônes du genre descendent de leur Olympe comme de la barre de pole-dance sous la pluie diluviennes de billets lancées par les spectateur-trices extatiques. Les modèles des uns sont désormais les objets des autres. Tous, sauf Yuri Boyka justement. 

Est-ce que tu sais danser la Carioca?

Meurtrier multi-récidiviste de son état, ultimate fighter par ambition et bad ass mother fucker par vocation, Yuri Boyka est le champion undisputed de combats clandestins organisés par la mafia russe, qui purge sa peine en bottant des culs dans une taule glauque du pays des tsars. Lorsque George Chambers, ancien champion américain de boxe poids-lourd à la réputation sulfureuse se fait emprisonner suite à un coup monté, l’affrontement entre les deux uber-Alpha devient rapidement inévitable… Pour le plus grand bonheur du mafieux qui a piégé Chambers et celui du spectateur enivré par cette testostérone suintante de taureaux nourris au steak de cheval. 

BORN TO FIGHT

Undisputed 2 était d’autant moins attendu au tournant que cette suite de l’excellent film de Walther Hill avec Wesley Snipes et Ving Rhames était avant tout conçue comme un véhicule pour Michael Jai White. Rescapé de l’arrière-plan des séries B bourrines des années 90 qui n’avait jamais réussi à réellement conclure en lead-role, l’acteur reprend le rôle de Rhames et occupe ici seul le haut de l’affiche. Bad ass jusqu’au lever de sourcil, la carrure trempée dans la même cuve de stéroïdes que son charisme et faisant montre d’une maitrise toute samuel jacksonienne du « motherfucker » en point de ponctuation, White n’est pourtant pas celui que les spectateurs retiennent lorsque le film débarque dans les bacs. C’est son antagoniste Yuri Boyka et son interprète Scott Adkins qui impriment la rétine de l’inconscient populaire.

La coupe de cheveux d’un hooligan des 90’s, des tatouages saillants ornant le pectoral sous tension, le bouc taillé au cutter : Boyka, c’est une dégaine équivoque à une attitude. Le look « Peaky Blinders » avant l’heure, et sa récupération en accessoire de mode par le hipster moyen qui habille sa virilité dans le prêt-à-porter Viking. C’est aussi un état d’esprit : chrétien orthodoxe ultra-pratiquant, ascète rigoriste et intransigeant avec son cadre moral. A tel point qu’il n’hésite pas à tuer l’un de ses hommes de mains pour avoir truqué à son avantage le premier combat contre Chambers. Méchant oui, mais avec une éthique.

BMF (BAD MOTHER FUCKER)

Mais c’est aussi et surtout un tyran des rings, despote du triple high-kick retourné qui ne laisse ni répit ni porte de sortie aux inconscients qui lui tiennent. Yuri Boyka ne se contente pas de gagner : il prend l’âme de ses victimes et ne considère la victoire acquise que dans l’annihilation total de l’être antagoniste. Son but n’est pas de battre l’opposant, mais de lui passer l’envie de revenir dans l’arène. « Écraser ses ennemis, les voir mourir devant soi et entendre les lamentations de leurs femmes » : Boyka le Barbare ne laisse que des râles ensanglantés derrière lui. L’inverse absolu des animateurs et animations de soirées « girls only » qui constituent le nouveau profil Tinder du genre. Boyka, c’est un album de Kaaris (à quand le single éponyme ?!) dans un monde de surveillants de plages.  

Evidemment, pour traduire cette personnalité avenante à l’écran, il faut un interprète pour lui donner corps. En l’occurrence Scott Adkins, briton au charisme borderline qui défie les lois élémentaires de la physique pour démonter ses adversaires. La scène d’ouverture donne le ton, : galvanisé par les applaudissements du public, Boyka enchaine les figures dignes d’une version hardcore du Cirque du soleil pour anéantir son adversaire. Et ce, sans se priver de la finition en ground-and-pound sur son opposant inanimé, totalement gratuite mais « super necessary » comme le vin rouge avec la blanquette.

On n’a pas peur d’affirmer ici qu’Undisputed 2 est le film qui a ramené l’Oncle Sam dans le cercle du film de stomb’. Surtout à une époque où le genre en territoire U.S se réduisait aux numéros de lapdance de Jason Statham dans les Transporters et au close-combat monté et cadré par un alcoolique en plein sevrage des Jason Bourne. Dès sa sortie, le film d’Isaac Florentine tient la dragée haute face aux Ong Bak et surtout SPL de Wilson Yip, les nouveaux tauliers de la prouesse martiales garantie 100% sans câbles ni CGI rapportés (on sort tout juste de la période post-Matrix du film d’action mainstream).

LE CHOC DES TITANS

 La résultat doit évidemment beaucoup à Michael Jai White et Scott Adkins, mais aussi son réalisateur Isaac Florentine. M. Loyal de la maison Nu Image, ici transcendé par son sujet et par sa muse Scott (qu’il avait découvert dans Special Forces et retrouvera cinq fois par la suite), Florentine impose des ambitions visuelles (il faut appeler un chat un chat) quasiment absente de ce genre de production. A travers une mise en scène dont la quête de mouvement imprime les capacités hors-normes de ses personnages à-même l’image, Florentine fait de la caméra le troisième belligérant de l’histoire. On n’est pas là pour regarder les personnages se battre mais pour monter sur le ring avec eux. Le réalisateur monumentalise ses deux bovins à l’aune de leur rivalité, chacune de leur confrontation prenant l’allure d’une collusion de montagnes antagonistes. Une certaine idée du concours de bites élevé au rang d’art à part entière en somme.

On l’a compris, le style est ainsi partie-prenante de l’action. Une démarche qui se retranscrit évidemment dans des scènes de combats, véritable attraction du film et rampe de lancement du petit culte dont son bad Guy et va rapidement bénéficier (le plus souvent cantonné à des mouvements de boxe anglaise, Jai White aura l’occasion de dévoiler toute sa panoplie de talents dans Blood and Bone). Les cadres qui épouse,t les mouvements des pugilistes, les points de montage qui guettent les soubresauts techniques des combattants, la courte-focale qui élargit l’aire de combat à coup de perspectives tranchées … Florentine instaure un cahier des charges immédiatement identifiable et indissociable de sa figure vedette. Tout comme une galerie de personnages secondaires charismatiques, qui rompent avec le schématisme associé au genre, et pour certains reviendront dans les épisodes suivants. On pense évidemment à  Gaga, mafieux joué par le génial Mark Ivanir, véritable crowd-pleaser à lui tout seul qui reviendra mettre sa dégaine débonnaire à contribution dans le numéro 3. Mais ça, c’est pour un prochain numéro. Quand Boyka devient le héros de sa propre histoire.

Antoine fuqua

De la sur-perception à la sous-participation: les cas Sherlock Holmes et Equalizer.

On a souvent qualifié les deux Equalizer de films de bourrins trempés dans le pâté. Même les plus ardents défenseurs de la chose s’accordaient pour reconnaitre que leur goût pour la charcuterie jouait grandement dans l’affection qu’ils pouvaient nourrir pour le vigilante-flick d’Antoine Fuqua.

Pourtant, sans transformer les deux films en sommet de délicatesse, il suffit de les comparer avec un autre dyptique bien connu pour apprécier la (relative certes) finesse d’Antoine Fuqua. Car quand bien même ils ne s’adressent pas tout à fait au même public, les Sherlock Holmes de Guy Ritchie doivent gérer un personnage similaire : un détective asocial limite autiste, expert-en-close combat et doté d’un sens de la déduction qui confine au sixième sens. En bon réals-concepts issus de la pub et du clip, les deux bonhommes arrivent avec le projet de matérialiser à l’écran les rouages du radar analytique de leurs lascars. Mais entre le bourrinage à coup de pinceaux et celui à pots de peintures, les deux réalisateurs ont leur façon bien à eux de donner de l’écho à ce que Christian Metz appelait « l’état de sur-perception » du spectateur de cinéma à travers celui de leur personnages principaux.

Prenons cette scène issue du premier Sherlock Holmes, qui plonge le personnage dans une ambiance de combat clandestin qu’affectionne le réalisateur depuis Snatch. On pose un style, mais pas un personnage : on est déjà au courant de la nature des pouvoirs de Holmes depuis la scène d’introduction. Pas de surprise en vue donc, d’autant que Ritchie prend soin de ne rien laisser à notre appréciation. Une fois encore, on assiste à la prévisualisation du héros de la situation. Le réalisateur dilate le temps et la voix-off oralise la pensée du détective et détaille tout ce qu’il compte faire. Il se projette d’abord la scène avec force emphase sur la méthode qu’il va employer pour venir à bout de son adversaire. Ralentis, zooms numériques et accélérés jouent des coudes pour émuler visuellement l’activité des synapses du héros. Une fois son choix arrêté, il exécute sa pensée pour de « vrai » en temps réel saccadé pour déborder le belligérant dans une vitesse inversement proportionnelle à la préparation.

Comme d’habitude chez le réalisateur de Snatch, le découpage à la rue se planque derrière les effets de style, mais l’important n’est pas là. Car faire « entrer » le spectateur dans la tête de son héros chez Ritchie, c’est placer sa relation avec le public sous le signe d’une connivence qui aplatit complètement leur interaction. On n’a strictement rien à faire en tant que spectateur : Ritchie fait dans la livraison à domicile et nous donne la becquée pour raconter son personnage. On montre tout et on repasse le fait accompli trois fois au feutre pour être sûr de n’avoir rien oublié. C’est ludique comme une blague de bistrot racontée par un pilier de comptoir qui parle (trop) fort à l’approche de la chute. Mais c’est surtout représentatif de la contradiction d’un film qui raconte un héros caractérisé par son intuition en annihilant totalement celle du public. On se borne à attendre passivement que Sherlock nous explique ce qu’il se passe, sans être mis à contribution par l’enquête. Tout ce qui est laissé à notre intuition tiendra dans les coups de coude dans les côtes que nous balance Ritchie pour évoquer sa parade homoérotique avec Watson. 

On n’est pas bien là ?

Quoiqu’on en pense, le succès de Sherlock Holmes a forcément installé des standards qui se sont imposés à l’industrie hollywoodienne. Antoine Fuqua et son équipe ne vivant pas dans une grotte, il est évident qu’Equalizer n’aurait pas existé sous cette forme-là sans le précédent pour guider sa conception. Par souci d’honnêteté intellectuelle, on évitera ainsi d’invoquer la simple association d’idées pour balayer les points communs entre les deux films d’un revers de la main. L’intérêt n’est donc pas d’attribuer la primeur du concept du héros sur-perceptif qui dilate le temps et l’espace pour passer la situation au crible : il faut rendre à Guy ce qui appartient à Ritchie.

Néanmoins, la différence de conception se révèle suffisamment nette pour différencier clairement les deux démarches (la preuve, personne ou presque n’a parlé de plagiat à la sortie). Mieux, The Equalizer pose un antagonisme avec son prédécesseur à l’aune de l’interaction que Fuqua entend crée entre son héros et le spectateur. 

Move of the Fight

On reprend la scène-pivot, ou après avoir passé la première bobine à faire semblant d’être comme tout le monde, le héros décide enfin de tomber le masque. Fuqua a préparé le terrain : sa caméra apprivoise le personnage avant de le lâcher dans la nature. Pas question de forcer la confidence, le réalisateur respecte son espace et se garde bien de jouer les intrus dans le quotidien délibérément solitaire et strictement délimité que s’est bâti Robert McCall. La distance de sécurité entre lui et nous, c’est celle qu’il a choisi d’instaurer avec le monde pour préserver son anonymat. Mais même sans avoir lu le sujet, on sait de quoi il s’agit. On devine qu’il se met délibérément dos au mur pour ne plus avoir d’autres choix que de passer à l’action. Excités comme des gamins à la chasse aux œufs de Pâques, on trépigne de savoir ce qui se cache dans le Kinder surprise. Et on n’est pas déçu.

On appréciera ici les différences avec le dispositif de Ritchie. Pas de voix-off pour nous mettre tout ce qui va se passer dans la bouche. Pas de prévisualisation pour amputer l’impact du résultat. Pas d’effets de styles pour maquiller un découpage foirasse. En bon pratiquant de boxe anglaise, Fuqua a pris le temps de maitriser ses appuis avant de passer aux combinaisons. Il dirige le regard du spectateur vers les détails cruciaux sans lui expliquer le pourquoi du comment. Autant de pièces d’un puzzle élaboré par McCall qui prend forme lorsqu’il passe à l’action. Comme un kata ou chaque mouvement est codifié à l’aune de la trajectoire que le héros a défini, en fonction des objets qu’il compte utiliser et des déplacements qu’il a anticipé de ses adversaires. Loin de succomber à la tentation de la frénésie, le montage l’accompagne dans ses enchainements. Serein, concentré, sans un battement de coeur plus fort que l’autre. Faire péter le bouchon de liège c’est une chose, mais servir sans laisser une goutte à terre en est une autre. La brièveté du moment ne nous empêche aucunement d’en déguster chaque gorgée : Fuqua nous déplie « The Big Picture » un élément après l’autre, en nous laissant les réagencer. 

Laisser le temps de la mise en place pour ensuite déborder les attentes du public, c’est toujours un rythme de récit judicieux. Mais dans le cas d’Equalizer, ça permet également à Fuqua d’installer un début d’interaction avec le spectateur avant même que le personnage n’ait dévoilé quoique ce soit. Ainsi, quand McCall appuie sur le bouton ON, nous sommes subjugués mais pas débordés : on a déjà connecté préalablement avec ce personnage avant qu’il nous montre sa main. C’est toute la différence entre faire participer le public au fait en train de s’accomplir et le mettre devant le fait accompli, entre le rendre actif de son dispositif et le condamner à la passivité, entre jouer aux legos avec le personnage ou le regarder s’éclater tout seul.

L'ouverture qui donne le ton

L’ouverture qui donne le ton: Menace II Society

Quiconque a vécu ne serait-ce que de loin l’épopée des années 90 en affiches de cinéma et en jaquettes de vidéoclub se souvient de l’odeur de souffre qui se dégageait instantanément de certains titres. Reservoir Dogs, True Romance, L’âme des guerriers, les films de John Woo… L’appel de l’expérience interdite résonnait dès le contact de la rétine avec la première de couverture. Ce n’était plus des films, mais des « films-chocs », du temps où cette expression avait encore un sens. Des barils de produits chimiques qui mettaient le spectateur en garde avant usage, avec la fameuse bannière « interdit aux moins de 16 ans » à la place de la tête de mort pour dissuader les âmes sensibles et exciter les aventuriers de la pellicule agressive. « Attention, Danger » : ça tombe bien c’est justement ce qu’on est venu chercher, et tant mieux si c’est contagieux. Le (vrai) cinéma n’est pas un art de distanciation sociale, mais du contact direct et frontal.

Comme tous les produits sulfureux de son époque, Menace II Society entretenait sa mystique dès son affichage. Rien de spectaculaire à priori, il suffit de s’y attarder pour mesurer la nature de la promesse engagée. Le grain, la mise au point incertaine, l’avant-plan peu occupé … Autant d’éléments qui jettent le flou sur les motivations des personnages mal identifiés, voir anonymes. Ils sont là, mais on ne sait pas trop pourquoi. Le titre et sa police jaune criarde, mal dessinée donc d’autant plus visible, écrase leur visibilité et nous aiguille sur leurs intentions : des menaces. Straight Outta South Central, on comprend qu’ils ne sont pas là pour faire des amabilités. Appuyer pour lecture, c’est leur ouvrir la porte d’entrée à travers l’écran de télévision. Vous êtes surs d’être prêt pour ça ? Évidemment que non. C’est justement pour ça qu’on y va.

Bref on le comprend, Menace II Society avait un pacte à honorer. Pas question de faire dans la demi-mesure : à l’instar des bandes de son acabit, le premier film des frères Hugues est lié par une promesse de sang au public qui l’attend au tournant. La contre-culture ne se dandinait pas sur le fil Facebook de Konbini en ce temps-là : parole donnée valait engagement de ses instigateurs et s’éprouvait dans la rencontre avec le spectateur. Il fallait que ça tape pour être validé.Or, les frères Hugues ne sont pas hommes à se débiner, et mettent leur menace à exécution dès les premières secondes.

Dés la première scène, les Hugues donnent le ton. Deux noirs entrent dans une épicerie pour acheter de la bière. Rien de plus normal, si ce n’est que les gérants se mettent sur leur garde dès qu’ils franchissent la porte. Sans raisons apparentes, si ce n’est qu’eux-aussi connaissent l’affiche: la menace vient de s’inviter chez eux, et ils ne peuvent pas appuyer sur stop pour arrêter le film. La femme les suit dans les rayons, l’homme les surveillent d’un oeil inquiets. Les Hugues tendent la corde au maximum: les angles de caméra instaurent un climat de tension que des panoramiques ultra brusques font monter en pression. Les choses s’emballent, le noeud se resserre autour de la gorge des personnages, on passe tout près de l’affrontement. Mais juste quand on pensait en être sorti, les Hugues profitent que nous regardions ailleurs pour nous claquer l’élastique au visage

En un instant et un mot plus haut que l’autre, la normalité vole en éclat et nous fait rentrer dans une spirale de violence d’où ne sortiront plus les personnages, qui viennent de sceller leur sort. On est prévenu, il faudra conserver une garde haute pour ne pas se faire faucher. Un rien suffit à suffit à transformer une virée à l’épicerie du coin en double-homicide. Ça se passe comme ça dans le quartier, comme le dit le narrateur et personnage du film. Welcome to the hood.

Même s’il s’insère dans la brèche des « films de ghettos » ouverte par le Boyz in the Hood, Menace II Society est un film qui prend le genre en embuscade. Là où le film de John Singleton chevillait la force de son constat à sa dimension naturaliste, les Hugues n’entendent pas s’effacer par responsabilité. Les Hugues osent l’hyperbole expressionniste pour imprimer la descente aux enfers de leur personnage sur le contexte dans lequel il évolue (ce qui leur a parfois été reproché), et nous chevillent à son point de vue pour préserver notre regard du jugement qui s’exerce sur lui au sein du récit. A l’instar d’un Martin Scorsese, (le film cite d’ailleurs le réalisateur des Affranchis à plusieurs reprises), auquel ils reprennent l’idée du narrateur qui prend le spectateur par la main du spectateur pour mieux le suspendre au-dessus du vide. La visite guidée et commentée dans South Central se retrouve ainsi ponctuée par des explosions de violence subites, subies ou administrées par les personnages. On a beau être aux aguets, la surprise nous cueille systématiquement au menton. Comme si nos sens étaient tétanisés par l’instant, à l’instar de ces plans en steady-cam qui balayent l’espace dans toute sa largeur pour traduire la panique des personnages, qui pas plus que nous ne savent où fixer leur regard. Nous pensons être bien assis, nous sommes en état de précarité permanente.

Autrement dit, Menace II Society qui doit choquer, car le choc est sa raison d’être. Mieux que personne, les Hugues ont compris les années 90 et son spectacle de la violence déréalisée et accessible à tous (voir la K7 de la tuerie que le personnage d’O-Dog se repasse en boucle avec ses potes, comme s’il regardait un souvenir de vacances. On appelle ça une prémonition). La même qui fonde leur argument de vente et à laquelle ils opposent les conséquences au spectateur, anesthésié par son exposition prolongée à la brutalité de son époque. Vous êtes prévenus: Menace II Society n’est pas un ride, mais une ballade en drive-by-shooting. Il faut payer le prix pour se faire secouer les sens. C’est ce qui s’appelle donner le ton.

Billet

MISE A PRIX: JOE CARNAHAN ENTER THE VOID

Joe Carnahan n’aime pas la facilité. C’est une évidence pour tous ceux qui suivent de près sa carrière et se désolent des nombreux projets avortés qui émaillent la filmographie fantôme du réalisateur (en vrac : Mission Impossible 3, le remake d’un Justicier dans la ville, Bad Boys 3…). Mais sa rareté n’est pas seulement le fruit d’une incompatibilité de caractère entre lui et un Hollywood de moins en moins prompt à s’accommoder des mavericks intransigeants qui gueulent plus forts que les actionnaires. Hypothèse probable mais insuffisante pour caractériser les réalisateurs grands-publics qui défient le spectateur sur le terrain de ses attentes.  A l’instar d’un George Miller avec les Happy Feet, le système n’est pas seul à résister à Joe Carnahan, et il faut (re)voir Mise à Prix pour s’en convaincre. 

Mise à prix raconte l’histoire de Buddy Israël, magicien de Las Vegas devenu caïd de la mafia par dilettantisme, qui s’apprête à balancer les gros bonnets au FBI en échange de son immunité. Mis au frais par les fédéraux dans un penthouse ultra-sécurisé, Buddy devient l’objet d’un contrat promettant aux tueurs les plus impitoyables du marché une somme mirifique en échange de sa mort. S’ensuit une course contre la montre pour sauver le gangster déchu et clown triste à temps complet, alors que tout ce petit monde s’apprête à se disputer sauvagement sa tête. 

La fleur au fusil

Vendu à l’époque un roller-coaster énervé et violent, Mise à prix était attendu comme une bouée de sauvetage dans un paysage hollywoodien déjà acquis au consensus des grandes marques. On rêvait déjà de voir Carnahan appliquer la logique frontale et jusqu’au boutiste de Narc à un action flick shooté à l’adrénaline, où les personnages haut-en-couleurs se disputaient les meilleurs mots dans un écrin formel virtuose qui ne se refusait aucune outrance. Une sorte d’antidote reptilien pour tous les nostalgiques de cinéma de genre dont l’impertinence se conjugue avec l’exigence de son instigateur. Bref, on voulait que Carnahan contrevienne à son époque pour combler nos attentes. Mais comme on l’a dit, ce serait trop facile pour le cinéaste, qui va s’employer à renvoyer dos-à-dos le système et le public qui pensait être acquis à sa cause.

Une démarche qui se manifeste dès la première scène, où Carnahan joue sur nos schémas d’attentes pour orienter notre interprétation des événements. Un van en planque devant une maison des mafieux, deux fédéraux branchés sur la conversation téléphonique des résidents, et des bribes de mots qui s’échappent d’un dispositif d’écoute déficient : le cinéaste lance le récit sur des bases ouvertement tronquées. Mais pas plus que les personnages nous ne pensons à questionner ce que nous avons vu et entendu. La séquence de briefing qui succède enfonce le clou, Carnahan cartographiant les tenants et les aboutissants de l’affaire dans un dispositif qui joue des coudes avec le Scorsese de Casino. 10 minutes pour nous introduire autant de personnages différents et une somme d’informations multipliée au carré : on pourrait déjà se satisfaire de la virtuosité déployée. Mais Carnahan ne saurait se contenter d’une scène anthologique en soit, et va s’appliquer à démonter la raison d’être du standard qu’il vient de poser. 

Body double

C’est Buddy Israël lui-même qui introduit oralement la problématique lors d’une confrontation douloureuse avec son bras droit : la vérité n’est qu’une illusion; une construction qui s’élabore avec le consentement dès l’assistance qui ne perçoivent que ce que le magicien veut bien leur faire voir et entendre. Un château de cartes qui s’effondre alors que Buddy fait le constat son identité fracturée dans le miroir, sans savoir avec quel œil contempler son abime intérieur. 

Ainsi, à mesure que Carnahan pose des points d’interrogation sur les réponses que le spectateur pensait avoir intégrer, c’est l’identité même de son film qui change progressivement de nature. Notamment vis-à-vis des personnages, icônes cool, délurées et parées au combat, mais surtout images d’Epinal qui s’effritent au cœur même de l’action. C’est cet assassin qui accompagne avec douceur et compassion le dernier souffle de sa victime. Cet homme de main déchiré par la trahison de son patron. Cette tueuse lesbienne écrasée par l’excitation de sa partenaire et qui rechigne à sortir les armes. Cet agent du FBI, dont les croyances s’effondrent à la même vitesse que celle du spectateur, et qui voit ses motifs d’action rejetés par l’absurdité de l’intrigue.

Ainsi, les trajectoires se dérèglent à mesure qu’elles s’entrechoquent, et l’ecosystème d’ultraviolence vertueuse se disloque à mesure que vient la confrontation attendue et maintenant redoutée. La fissuration de l’identité des individus résonne dans un oxymore narratif où les belligérants perdent progressivement leur raison d’investir l’arène à mesure qu’ils s’en rapprochent. Carnahan va chercher les points de montage les plus subliminaux (on pense à Edgar Wright) pour trahir sa cosmogonie et faire siffler l’air pesant du requiem sur ce qui s’annonçait comme une fanfare décomplexée. Aux antipodes de toutes considérations carriéristes, les acteurs s’investissent corps et âmes dans leur rôle, certains lâchant même la prestation de leur vie (mention spéciale à Jeremy Piven et Ryan Reynolds) sans compensation pour leur égo.

A ce stade, le spectateur a déjà intégré que la dimension cathartique du spectacle de la violence ne sera pas au rendez-vous. Que les personnages ne trouveront pas une raison d’être dans un baroud d’honneur sanglant, et ne reconstruiront pas leur identité la fleur au fusil. Même les éléments les plus disruptifs, censés générer un décalage salvateur avec l’ensemble se transforment en promesse d’un cataclysme imminent (voir les Tremors brothers). Forcément, quand le gong retentit, ce n’est pas flatter le cerveau reptilien du spectateur, mais le taper à l’estomac. Un carnage gratuit et inutile, où les protagonistes deviennent les sacrifices expiatoires d’une raison d’état sibylline.

Ennemi d’état

A l’époque de la sortie, Carnahan ne faisait pas de mystère de la lecture politique de son film, pensé comme une métaphore de la politique étrangère de l’administration Bush alors en place. Avec un personnage comme Buddy Israël isolé dans une Tour d’Ivoire, une guerre déclenchée sur la base d’informations faussée et un bain de sang perpétré pour un bas calcul politicien, nul besoin d’être médium pour discerner les appels du pieds opéré par le cinéaste à la deuxième guerre d’Irak. 

Mais contrairement à la plupart de ses collègues militants du dimanche, Carnahan ne se contente pas de déplier la carte de ses indignations. Il confronte directement le spectateur en dupliquant la communication de la mandature républicaine dans son dispositif même. Sortir le spectre d’une guerre nécessaire et fédératrice en brandissant un flacon d’anthrax devient ainsi la promesse faussée d’un roller-coaster déridé, enregistrée à l’arrière d’un wagon. Exprimer ses prises de position c’est bien, savoir les traduire cinématographiquement c’est autre chose.

Ainsi, aussi pertinente soit cette interprétation, réduire Mise à Prix à son écho politique serait une façon d’organiser un chaos qui laisse sans réponses des personnages dévastés. Plus rien n’a de sens à la fin de Mise à prix. Ni les morts, ni les réponses fallacieuses à l’argument initial apportées par le twist, ni la rage du personnage de Ryan Reynolds. Juste un abime existentiel qui ne peut plus guère se raccrocher qu’à la destruction pure et simple d’un système fondé sur une dualité aussi irréconciliable que destructrice. Accepter la perte, c’est la thématique fondamentale de ce cinéma stoïcien, qui ne peut faire autrement que de détruire l’univers de ses protagonistes pour les conduire à embrasser leur essence. C’est aussi guider le spectateur sur un sentier où lâcher-prise avec ses attaches et ses cadres mentaux est la condition sine qua non pour se mettre au diapason de l’humanisme brutal du réalisateur.

Billet

FASTER: DWAYNE LE CIMMERIEN

Il fut un temps où Dwayne « The Rock » Johnson poursuivait des objectifs de carrière nettement plus gratifiants que celui de disputer à Vin Diesel le culte de personnalité le plus embarrassant du Hollywood pré-COVID 19. Notamment celui de s’affirmer comme le successeur désigné d’Arnold Schwarzenegger, et prendre la place du Governator sur le trône des quadruples XL qui demandent l’impossible à leur t-shirts et font craquer les bâtis de portes avant même d’en franchir le seuil. 

Parmi les efforts pas vraiment payants mis en oeuvre par l’ancien catcheur pour imposer la filiation, il est au moins un titre pour se dégager des Bienvenue dans la Jungle, Tolérance Zéro et autres Fast and furious qui composent la revue de presse de son compte Instagram. C’est évidemment Faster, sorte de comptine de l’Ancien Testament déguisé en revenge-movie hardcore ou Dwayne marche les traces de l’un des rôles les plus emblématiques de son glorieux modèles. A savoir, Conan le Barbare

Si Le roi Scorpion (film ouvertement mis en chantier pour solliciter la filiation avec le héros crée par Robert E. Howard) s’approchait plus de Conan le destructeur (voir Kalidor), c’est bien à la porte du film de John Milius que Faster gratte pour dessiner la trajectoire d’un héros défini par sa quête de vengeance. Destin scellé par la perte d’un être cher tué par un monstre sous ses yeux impuissants, dons pour la violence cultivés dans un environnement darwinien, puissance exalté qui dégage toute tentative de confrontation… Les rappels avec Conan le Barbare sont légions, et le film engage définitivement sa parenté avec le cimmerien dans une démesure iconique qui déborde largement le genre investis.

Faster fait ainsi du Driver un mythe échappé de sa boîte, qui écrase un monde matériel trop étroit pour lui. Non pas en rajoutant, mais en retirant: c’est l’épure ici qui accentue le pouvoir d’évocation de l’ensemble. Il n’y a plus rien pour lui entre le point A et le point B, entre une victime et une autre. L’équivalent littéraire de Faster, c’est un Pulp écrit en morse, qui ne donne même pas de prénom au personnage (dans un premier temps). Ce serait déjà trop de psychologie pour la quintessence reptilienne à laquelle il est défini. Le driver est pas de chez nous, il provient de temps antédiluviens de la civilisation. Peut-être de cette ère barbare de l’acier, où il forgea avec Crom la pétoire hors norme qui lui sert d’épée de la vengeance.

Go ahead. Make my day.

Rarement le corps de Johnson fut aussi bien mis à contribution afin de caractériser son personnage. La démarche lourde et empressée, le corps saturé de tension nerveuse, le regard d’un buffle sous cortisone: le driver ne parle pas ou presque, il avance sans s’arrêter, et même la Mer rouge s’écarterait d’elle-même sur son passage si besoin. C’est ce qu’il n’a jamais réussi à incarner dans La momie: une force des temps obscurs libérée de son tombeau. Pas de CGI pour prononcer son aura, mais l’expressivité corporelle hors du commun de son interprète pour construire sa légende et les emporter tous. 

Il faut être juste, tout ça ne tient pas sur la longueur, et Faster cède malheureusement au tout-venant mainstream dés lors que le récit enlève au Dwayne son rôle de centrifugeuse. Dés lors que les raisons d’une intrigue convenue reprend ses droits sur son monolithe de héros, Faster cède du terrain au polar mainstream qui fait très (trop) attention à ne pas être mal compris. Comme si effrayée devant l’efficacité de l’ensemble, l’équipe se mettait à tordre le poignet à l’évidence de ses moyens d’expression à force de paraphrases et de retournement de situations téléphonés. Jusqu’a un troisième acte qui tourne le dos aux belles promesses du début dans un final convenu et moralisateur, qui essaie de réconcilier ses aspirations contradictoires dans un discours lénifiant sur la violence qui appelle la violence.

La morale est sauve, mais quand bien même Faster ralentit en cours de route, le film a au moins le mérite de nous rappeler à quel point Dwayne Johnson, c’est avant tout un formidable potentiel gâché par le pragmatisme calculateur qui conditionnera sa carrière par la suite. C’est pas rien quand même de gagner le droit de s’asseoir à la table du Tom Hardy de Warrior et de Mathias Schoenaerts dans Bullhead, les deux autres lauréats des prestations d »homme-taureau qui ont traumatisé les années 2010. Aujourd’hui, il y a peu de chances que le rocher hawaïen prenne la place du chêne autrichien sur le trône. Revoir Faster 10 ans après, c’est se remémorer une époque ou tout était encore possible.