Novembre/ Traque à Boston : L’erreur est humaine.

(Attention: spoilers, si vous n’avez vu aucun des deux films)

Comparer un film français à son homologue américain tourne rarement à l’avantage de l’Héxagone. C’est peut-être injuste, un biais cognitif multiplié par un délit d’habitude, mais la jurisprudence pléthorique en la matière l’emporte sur les cas d’école. Mais en l’occurrence, Novembre donne une raison à l’exception culturelle de déroger à la règle Yankee, représentée en l’était par Traque à Boston.

American Beauty

Non pas que le film de Cédric Jimenez ait à affronter une adversité insurmontable. Le cinéaste ne croise pas le sabre-laser avec Michael Mann mais Peter Berg, son padawan déficient. Ni Anakin ni Luke, pas plus nouvel espoir que Sith revanchard, juste un storm-trooper qui se prend régulièrement les pieds dans sa toge de chevalier Jedi beaucoup trop grande pour lui, bref, un challenger largement prenable. Ce qui n’enlève absolument rien aux mérites de Jimenez, mais lui offre au contraire le contre-champ de ce qu’il a choisit judicieusement d’éviter. 

Comme son titre l’indique, Novembre traite des attentats qui ont frappé la ville de Paris le 13 novembre 2015. Comme le sien l’indique également, Traque à Boston revient sur la bombe qui explosa durant le marathon annuel dans la ville des fêtes en 2013. Berg ne déroge pas à ses habitudes en s’attardant sur l’exposition de son histoire vraie. Le réalisateur découpe ses personnes authentiques en tranches de vies du quotidien de la vraie american way of life telle qu’elle est avant que l’horreur ne s’abatte. Banlieues pavillonnaires col-bleus et affables comme seules les américains savent les légender, caméra de proximité à l’affut des petits actions anodines mais tellement éloquentes, communion d’un microcosme bien dans sa peau et dans sa ville…

Bref les Sims façon Americana-vérité, boule à neige de classe moyenne qui enfonce la porte d’entrée pour le spectateur. C’est pas très subtil et surtout déjà-vu, mais ça fonctionne : on a envie de s’y lover en plaid avec un pack de Bud Light à portée de mains. L’Amérique n’est pas seulement la terre des opportunités, c’est aussi celle d’un cinéma qui peut se permettre tout ce qui ne fonctionne pas chez les autres. C’est injuste, mais c’est comme ça. 

Tuer n’est pas montrer

A l’opposé, Novembre coupe court au préambule pour entrer au plus vite dans le vif du sujet. Passé une scène d’introduction pas franchement utile, qui fait du petit Jason Bourne faute de pouvoir poser l’orteil sur le terrain de Kathryn Bigelow, on atterrit à Paname ce fameux soir qui s’apprête à tout changer. Jiménez a l’oreille musicale et l’œil qui va avec : une poignée de minutes, plusieurs personnages qui riment au montage sans se croiser, la normalité parfaitement légitime d’un vendredi soir comme autre. Et CRAC. 

« Merde. Il dirait quoi à ma place Mel Gibson ? « 

Un appel, puis deux, trois, et bientôt c’est tous les téléphones des bureaux de la police qui sonnent comme les lucioles scintillent. Dans l’urgence et à l’improviste, les protagonistes essaient tant bien que mal de se mettre au diapason d’une situation qui prend de vitesse leur temps de réaction. On ne verra rien du massacre, au Bataclan et ses alentours. Tout est figuré par des coups de téléphones, des ampoules qui clignotent les unes après les autres sur un tableau, la panique des fonctionnaires submergés par les appels et les informations alarmantes. « Comme si on y était » nous ramène à où ON était et ce qu’on faisait, ce vendredi soir où tout a basculé. Jimenez vient de mettre le spectateur à vif, pour lui demander immédiatement après l’impossible qui est exigé des personnages. A savoir mettre ses affects de côté, et garder la tête froide pour se concentrer sur le principal: l’enquête.

Autrement dit, il demande à notre hémisphère droit de se mettre veilleuse après l’avoir arrosé de gros sel. Même Jean Dujardin viendra prodiguer une leçon de stoïcisme, dans un discours de motivation qui manque d’un Denzel Washington dans Couvre-feu pour faire pénétrer les mots. Mais on peut pas tout avoir : échapper à Edward Zwick derrière la caméra ET réclamer le mojo du GOAT devant l’objectif. Le karma est une affaire d’équilibre.

Thérapie de choc

Peter Berg n’a pas Denzel à disposition non plus, mais Mark Wahlberg. Working class hero pour les nuls et égérie de l’americana en Powerpoint du réalisateur depuis 10 ans, animé ici du désir très légitime de rendre hommage à sa ville natale et à ses habitants devant l’adversité. Là ou Jimenez filme des professionnels qui luttent pour conserver leur retenue, Berg met sa caméra à hauteur de petites gens qui prennent l’horreur en pleine poire. Ainsi, contrairement à Novembre, le réalisateur ne loupe rien de l’attentat. La bombe explose pour que la déflagration couvre tous les angles de vues, caméras de surveillance comprises. Pas de jugement de valeur à poser ici, c’est une pure question de parti-pris : on est dans une logique de film-catastrophe, il faut donc voir l’onde de choc pour la ressentir. Les larmes et le sang coulent à flot de ce paradis perdu, qui va se soulever comme un seul homme derrière les deux agents dormants de sa désolation. 

C’est là que la scission s’opère entre les deux propositions. Car Novembre est avant tout un film sur l’échec : celui des fonctionnaires de police, croulant sous la pression et la surinformation, à identifier et appréhender les auteurs de l’ignominie. L’impuissance se conjugue à l’urgence, et la frustration se compte en jerricanes. Ni prêts ni préparés, jeté dans l’arène d’un championnat du monde poids-lourds sans préparation ni autres choix que de gagner par KO, obligés qui plus est d’avancer sous les reproches assourdissants d’une foule en quête de bouc-émissaire. Que ce soit un détenu d’extrême-droite qui crache sa haine du système à la caméra, ou un posté de télévision dans l’arrière-plan en pleine diffusion de débats de plateaux télé, Novembre ne cesse de confronter ses personnages aux émotions et à l’idéologie de l’extérieur, quand eux doivent les mettre sous un garrot pour ne pas altérer leur jugement. L’intériorisation contrainte du fonctionnaire besogneux et soumis à l’obligation de résultat est une croix à porter comme une autre. Un fardeau dont ne s’embarrasse pas Peter Berg.

« Il est où mon gros plan ?! »

Dans Traque à Boston, au contraire tout est à l’extériorisation immédiate du drame. La caméra devient même une cellule psychologique de secours pour recueillir la confession du personnage Mark Wahlberg, qui évite très bien du regard l’objectif s’approchant à 2 mm de ses larmes de crocodiles. D’aucuns trouveront le procédé intrusif, ce à quoi Berg répondra surement qu’il s’agit de rester au plus près du drame humain. Là pour le coup le réalisateur n’en perd pas une miette, et réclame la catharsis immédiate pour le spectateur et les personnages. Soit, Alea Jacta Est, la chasse aux terroristes, dévoilés au public dans l’introduction et rapidement identifiés par le dispositif policier, est lancée. Terroristes qui, au demeurant n’ont pas grand-chose de Ben Laden. Bostoniens comme les autres dans les premières images, les deux tueurs se transforment bien vite en duo de pieds nickelés que le réalisateur refuse obstinément de respecter. « Nous ne céderons pas à la terreur » : la gravité avec laquelle Berg filme le drame se révèle absolument proportionnelle avec la légèreté qui portraye les terroristes, low-life frustrés « qui regardent du porno, beaucoup de porno », et « ne supportent pas de perdre un combat à la salle ». 

Dites-le avec le coeur (ou pas)

Bref, Traque à Boston démystifie complètement sa menace sans même même que ses personnages n’aient eu à surmonter quoique ce soit pour mettre la main dessus. Pas très professionnel, d’un côté comme de l’autre de la caméra, et certainement pas à la hauteur des événements. La faute stratégique -ne jamais sous-estimer l’adversaire, ne jamais diminuer celui qui vient de te mordre- se double d’une erreur dramaturgique majeure. Car en pratique, la chasse à l’homme a duré cinq jours, mais à l’écran ça ressemble à une querelle de voisinage entre une ville entière et deux résidents turbulents. Qui répondent à coups de kalachnikovs et envoient des cocktails Molotov sur les voitures de patrouille lorsqu’ils se font choper, comme des gamins qui bombarderaient les adultes au lance-pierre. Traque à Boston ? Le remake de Junior le Terrible par Borat Sagdiyev, qui aurait engagé un duo de tchétchènes dans le rôle du rouquin. 

Car aussi impressionnante soit-elle, la fusillade d’interpellation ne rétablit pourtant pas la némesis dans ses droits cinématographiques. Dépassé mais pas découragés, les flics passent à autre chose sans se poser de question. La guerre dans les rues n’est plus qu’une note de bas de page à ajouter à l’histoire de la ville. Car Boston n’a pas peur, Boston refuse d’avoir peur. De quoi d’ailleurs ? Le terroriste survivant sera retrouvé planqué dans un bateau comme un ado fugueur qui a déclenché l’alerte incendie du lycée. Entre la déférence compréhensible et la propagande en service décommandée, il n’y a qu’un pas que Berg saute à pieds joints pour retomber la vase hagiographique.

« Vous Ne Passerez…. Pas !!! « 

La force de Boston, c’est son mental à toutes épreuves holistiquement partagé. Car comme le dit Marky Mark  (et toujours en gros plan) « La haine, ça se combat avec l’amour ». On en a la mâchoire qui balaie le parquet : Berg soigne les plaies béantes qu’il vient de réouvrivre à coups de bisous magiques. Place à l’Amérique qui écoute et s’aime les uns les autres après avoir fait son gros chagrin libérateur, comme dans une émission d’Oprah Winfrey. A la fin, on ira tous au paradis boire à la fontaine du vivre-ensemble. Traque à Boston est loin d’être le pire film de Peter Berg (on a pas le temps de se faire chier), mais c’est pas loin d’être ce qu’il a filmé de plus con (ce n’est pas peu dire). 

Jimenez aurait pu être confronté au même dilemme dans Novembre (comment NE PAS rendre hommage aux victimes ??), mais il ne s’en laisse pas le temps. Boulot boulot boulot, on pleurera plus tard et on refera le monde un autre jour. Paris est une pelote de laine de 10 millions d’habitants qui rechigne à se faire tirer les fils. Le salut viendra d’un coup de chance, et d’un suicide social. Celui de Samia, coup de fil anonyme parmi un million, qui doit choisir entre tout perdre ou se taire lorsque les flics n’ont plus d’autres pistes que de celle de tout miser sur son témoignage fragile. La FORMIDABLE Lyna Khoudri met un visage et des émotions contradictoire sur un dilemme qui ne devrait pas en être un. Dénoncer les auteurs des attentats ça ressemble à une évidence pour tout un chacun, mais c’est aussi se mettre une cible dans le dos qui ne part jamais, à plus forte raison pour une fille de cité qui « essaie d’éviter les problèmes ». Le facteur humain du film, c’est elle : tout d’un coup, le combat du moi contre le surmoi n’est plus l’impératif professionnel d’une poignée de soldats de la nation, mais une question de vie ou de mort pour un individu. Et pas d’autres récompenses à l’arrivée que la satisfaction d’avoir fait ce qu’il faut, ni de l’ingratitude du système. 

La fête est finie

C’est toute la différence au fond entre Jimenez et Berg : les choses ne sont pas simples, même dans une situation aussi évidente. Pas de réponses toutes faites, et encore moins d’hommes ou de femmes providentielles. Faire ce qu’il faut, comme le montrait Spike Lee, c’est perdre quelque chose qu’on ne récupérera pas.

Lapidé pour le supposé manichéisme partisan de Bac Nord, Jimenez répond à ses détracteurs par l’exemple. Rien n’est simple, et certainement pas l’interpellation de trois hommes dont on ne connait rien, sinon la peur qu’ils inspirent aux autres. L’identification et la localisation ne résolvent rien : maintenant il faut les trouver. Une armée d’uniformes bleus, casqués et guitarisés devant l’immeuble, un régiment devant la porte fermée de l’appartement où se planquent les tueurs, et la terreur du hors-champ qui s’installe.

Une vie volée

Contrairement à Berg, le déséquilibre numéraire des forces en présence ne tourne pas au cartoon, mais frappe le spectateur d’un éclair de lucidité qui tourne à la descente d’organes : le mal prêt à tout est mentalement hautement supérieur au bien qui veut rentrer chez lui. Personne ne joue les héros : on stationne devant sa porte sans oser franchir la barrière invisible mais bien réelle qui nous sépare de l’autre côté, et on vide ses chargeurs à distance. Jamais-vu ni dans la forme ni le concept, le climax de Novembre cristallise parfaitement le substrat qui articule la cinématographie du fait-divers : quelques mecs ont mis un pays entier à genoux pendant 5 jours.

Bref, quand Berg professe candidement la résistance de l’innocence à l’horreur en la jetant plein cadre, Jiménez en acte la fin et met le spectateur devant le fait accompli en hors-champ: tout a changé. Rien ne peut plus être comme avant.

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