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Roland Emmerich vous déteste.

Comme à chaque fois qu’un blockbuster me fait relativiser ce que je trouvais nul il y a 15 ou 20 ans, je m’impose une séance de remember pour m’assurer que je n’ai pas fantasmé un âge d’or où même la merde dégageait une petit odeur de mentholé.

Ici, c’est la sortie de l’atroce Godzilla: King of monsters m’avait poussé dans les bras non pas des long-métrages japonais (jamais prétendu être un homme de goût), mais du Roland Emmerich sorti en 1998. Un film qui s’était fait allègrement défoncé pour tout un tas de bonnes raisons à sa sortie, et qu’il m’incombait de revoir, ne serait-ce que pour s’assurer que les bouses avariés d’hier ne seraient pas devenues comestibles aujourd’hui. Et si d’un strict point de vue cinématographique, le film se tient 10 fois plus que la bouillie informe et indistincte de Michael Dougherty (ne serait-ce qu’à l’aune d’une exposition qui fonctionne plutôt bien), il réussit aussi à s’avérer plus antipathique. Ce qui n’est pas peu dire par rapport à un millésime 2019 qui surfe sur la conscience écolo de comptoir Facebook pour donner des prétextes à ses personnages pour décimer la moitié de l’humanité. Un peu comme Samuel L. Jackson dans Kingsman, sauf que ce sont un peu les gentils (ou les pas bien méchants).

Epigone tardif de Steven Spielberg, Roland Emmerich n’a jamais noué de lien avec son pays d’accueil. Bien évidemment, c’est évidemment loin d’être la seule différence qui le sépare du cinéma de Tonton. Mais il est intéressant de noter que contrairement au réalisateur d’Il faut sauver le soldat Ryan, qui n’a jamais cessé de soumettre les mythes de la bannière étoilée à un questionnement proportionnel à l’amour qu’il voue à se personnages; Emmerich a toujours observé avec dédain une société dont il manipulait les symboles à la façon d’un prestataire de service complaisant. Comme si en tant qu’immigrant resté extérieur à la culture dans laquelle il évoluait, il réduisait son public à un réseau de représentations qu’il suffisait d’actionner pour déclencher un « hourra » pavlovien.

Bien évidemment, on ne saurait réclamer de quiconque un serment sur le drapeau, une main sur la bible et l’autre sur la constitution pour gagner le droit d’exercer son art dans le pays dans lequel on réside. Mais chez lui, cette détestation s’étend au genre humain. Ce n’est pas une misanthropie philosophique, mais le mépris moqueur de celui qui observe les cochons se rouler dans la boue du soft-power. Le crowd-pleaser chez Emmerich a cet arrière-goût déplaisant que l’on retrouve dans le potage des cuistots qui évitent de tremper leurs lèvres dans le potage qu’ils servent à leurs hôtes. C’est un diner de cons géant dans lequel tous les spectateurs font office d’invités vedette.

Dans ses rêves, Roland Emmerich marche sur l’Amérique


Après avoir touché le sommet de la montage avec le triomphe d’ID4, c’est donc avec la bienveillance d’un dealer de crack de retour en cuisine qu’Emmerich s’attaque à Godzilla, mythe japonais qu’il va s’appliquer à mettre à niveau de ces gros connards de yankees. Sur le papier, c’est du tout cuit pour le teuton: on prend la copie de Spielby sur Jurassic Park, et on y ajoute une grosse d’ « America, fuck yeah » sous cellophane, on demande à Jean Reno de marcher du chewing-gum et à Puff Daddy de violer Led Zeppelin, emballé c’est pesé. Sauf que ça ne va pas se passer comme prévu. Le demi-bide en salles amorcera un déclin qu’Emmerich ne réussira jamais vraiment à surmonter, et son film se fait ignorer par le public qui l’avait pourtant remercié sur son précédent. Il y a surement 10 000 explications différentes valables ou non-valables pour expliquer le désaveu, mais on va tenter une hypothèse: les gens ont commencé à voir qu’ils étaient pris pour des cons.

Sur Godzilla, Emmerich souffre, manifestement. Souffre de ne pouvoir parler qu’à demi-mot à un public qu’il méprise. Souffre de retenir une pulsion de vérité qui lui brulait les lèvres et s’en échappe par à-coup par façon Gilles de la Tourette.

Comme s’il voulait vraiment dire ce qu’il pense de ces abrutis de militaires qui font plus de dégâts que la créature qu’ils poursuivent, de cette galerie de personnages dégueulasses d’égocentrisme (except Matthew Broderick et Jean Reno) pour lesquels on est censé s’attacher, de cette culture du narcissisme et de la brutalité qu’il regarde triompher à contre-coeur. Il faut voir le plan final dans lequel le personnage de Matthew Broderick regardant Godzilla s’éteindre avant de rejoindre ses semblables. Instant-compassion en trompe-l’oeil: Emmerich s’apitoie sur le sort de la bête uniquement pour pouvoir juger ceux qui célèbrent sa mort dans le happy-end auquel il nous fait participer. Il se contrefout de l’espèce éteinte, ou de la tragédie du monstre (on n’est pas chez Guillermo Del Toro) : leur sort n’est qu’un prétexte pour mépriser ses semblables, dont nous faisons partie en tant que spectateurs.


Il y a une autre scène dans Godzilla dans laquelle Emmerich montre carrément sa bite au public, et à la société qu’il alimente en contenus, lorsque Matthew Broderick et Jean Reno sont poursuivis par les mini Godzi au sein du Madison Square Garden.

Broderick échappe de justesse aux simili-vélociraptors qui l’ont pris en chasse. Alors que les portes de l’ascenseur s’ouvre, il tombe sur les glougloutes en train de faire la fête au popcorn (littéralement). Après s’être excusé (moment lol), il va retrouver sa belle dans le studio. Celle-ci, journaliste en herbe et aux dents longues, qui lui a planté un couteau dans le dos une demi-heure auparavant, pirate les réseaux TV pour lancer un message d’alerte. Normalement, c’est le moment de gloire cathartique pendant lequel elle réalise enfin son rêve (passer à la TV), où le personnage embrasse enfin sa vocation pour se mettre au service du bien-commun et non plus de ses intérêts.

Mais Emmerich appuie tellement le trait qu’il retourne la chose pour en faire un étalage de sa satisfaction personnelle, au mépris de la situation et du message qu’elle était censé faire passer. Il coupe littéralement l’herbe sous le pied de son héroïne pour enfoncer le dernier clou dans son cercueil, sur lequel il épingle sa médiocrité et celle des protagonistes qui attendaient ce moment de rédemption cathartique. On est plus chez Spielberg, ni même chez Joe Dante de Gremlins 2, mais chez un Michael Haneke qui aurait vu le fond de la bouteille. L’opinion du maître de cérémonie déborde très largement sur ses invités ici, comme le type bourré qui se met à baver ses quatre-vérités avec un filet de morve au coin de la bouche.

Tu sais, c’est toujours moins humiliant que chez Besson

C’est le problème fondamental du cinéma d’Emmerich: ses films sont fondamentalement contre le public, auquel il renvoie le reflet le plus méprisable de lui-même. Chez lui, vous n’êtes moins spectateur que iencli prêt à gober qu’un test de grossesse acheté à la pharmacie peut détecter le polichinelle dans le tiroir d’une créature radioactive haute de 30 étages. C’est l’antihumanise absolu, l’antithèse d’un Spielberg et l’inverse d’un Michael Bay qui ne cesse jamais d’être au diapason de ce qu’il filme, peut importe ce qu’on peut lui reprocher.

Pas étonnant que la trajectoire des héros chez Emmerich ignore sciemment les millions de morts qui gisent dans leur rétroviseur. La moitié de l’humanité peut clamser d’un claquement de doigt sans que cela empêche les héros de sortir une blague et de jouir d’un happy-end de fils de putes. Ce n’est pas grave, c’est tout ce qu’il faut au spectateur pour se sentir bien à la fin de la séance, parce que ce qu’il est lui-même un gros connard d’individualiste qui laisserait la moitié de ses semblables crever, tant que personne ne vient toucher à sa baraque. Roland Emmerich n’a jamais été aussi clair là-dessus que dans Godzilla: il n’aime pas vraiment le genre humain (en tout cas l’américain). On attend qu’il rebondisse sur l’épidémie du Corona-Virus, pour voir ce qu’il fera de ces raclures de bipèdes qui se foutent sur la gueule pour un paquet de PQ. On a peut-être les cinéastes qu’on mérite finalement.