Antoine fuqua

TRAINING DAY: L’EPILOGUE DU Los Angeles DES 90’S PAR ANTOINE FUQUA

L’avantage d’être confiné chez soi, c’est qu’on se retrouve vite à court d’excuses pour remettre aux calendes grecques la « to-do list » qui s’alourdit traditionnellement de jour en jour et de pages en pages jusqu’au traditionnel reboot du Nouvel-An (« cette année, je me met au sport et j’achète des rideaux »). Comme la mise à jour de ce blog en sommeil léthargique depuis quelques mois, et qui profite de la mise entre parenthèses forcée du quotidien pour s’offrir une permission de sortie. 

Et quoi de mieux pour respirer l’air pur des réseaux que de se mettre une petite ligne d’Antoine Fuqua dans les narines ? Le parrain spirituel de ce site qui n’existe que pour lui déclarer sa flamme. (que voulez-vous, on ne choisit pas sa vocation, c’est la vocation qui nous choisit). Et Dieu sait que les réalisateurs qui font plaisir mais ne seront jamais membre honoraires du tapis rouge réservé aux contributions majeures au 7éArt ont besoin d’amour.

T’as cru que t’avais le choix ?!

Pourtant, Fuqua lui aussi a marché un temps sur la voie lactée de la reconnaissance. Acceptation académique, validation de ses pairs et du public, podium de la très enviée A-List : l’espace d’un instant, le réalisateur a entrevu l’horizon d’une carrière passée à se faire courtiser sur les projets les plus convoités. Ça n’a pas duré (les carrières difficiles du Roi Arthur et des Larmes du soleil en décideront autrement), mais le plus important c’est de vivre le moment.  Pour Fuqua, cet instant T, ce fut Training Day

Sans diminuer le mérite de ce bon vieux Antoine (on va y revenir), il faut bien reconnaitre que Training Day est l’incarnation de la succès-story qui conjugue sa réussite artistique à un sens du timing imparable, parfaitement en phase avec le tempo de l’époque. Bref, le film qu’il fallait, au moment qu’il fallait. 

La cité des anges déchus

Training Day reprend le plot d’un Los Angeles gangrené par la corruption policière. Soit le grand récit d’une ville régulièrement secouée par les scandales qui éclaboussent le LAPD, qui fut particulièrement au centre de l’attention dans les années 90. De l’acquittement des policiers mis en cause dans l’affaire Rodney King (et les émeutes qui ont suivi) au scandale de la division Rampart, la défiance historique de la cité des Anges envers son corps de police (dont les exactions ont toujours constitué une matière première fertiles pour les pourvoyeurs de fiction, voir James Ellroy) y atteint son point d’incandescence.

Bref L.A attire l’attention, et prend logiquement la place du New-York des années 80 en tant qu’épicentre d’une mythologie de la violence urbaine. Le cinéma en fit le nouveau terrain de jeu du post-apo en devenir, avec une pléthore de titres bien implantés dans la mémoire de la cinéphile pop (Demolition ManPredator 2Strange Days …), sans compter l’impact traumatisant d’un Menace 2 Society ou d’un Boyz in the Hood sur la rétine de l’époque. Parallèlement, l’apogée commerciale et artistique du gangsta rap West Coast enfonce pour de bon le clou sur le récit médiatique d’une ville en proie à l’explosion imminente et aux frasques des artistes qui se relaient aux unes des titres à sensation. A cet égard, la discographie du label Death Row incarne la chronique de ces années de plomb, voir le formidable documentaire The defiant ones d’Allen Hugues sur Netflix. 

De toutes évidences, il est compliqué de dire que Training Day offre la synthèse consciente de cette décennie tumultueuse. Néanmoins, le film est le fruit d’instigateurs forgés dans cette période et donc à même de saisir l’air du temps. Antoine Fuqua bien sûr, ancien clippeur issu de l’école Propaganda qui réalisa le clip emblématique de Gangsta Paradise (voir plus haut). Mais aussi David Ayer, jeune scénariste en herbe (qui ne s’était pas encore couvert de honte avec Suicide Squad) qui a passé sa jeunesse à zoner dans South Central avant de s’engager dans la Navy, puis de rencontrer son mentor Wesley Strick. Parfaitement en phase avec les représentations d’une époque dont ils ont occupé les premières loges, Fuqua et Ayer vont façonner le film qui va placer le polar urbain sur la carte du Zeitgeist des 2000’s.

Sympathy for the devil

Training Day s’ouvre sur un coup de téléphone. Le combiné est décroché par Jake Hoyt, jeune officier idéaliste qui espère intégrer une section d’élite de la brigade des stups, au terme d’une journée en immersion. Sa femme répond : il s’agit d’Alonzo Harris, légende du LAPD chargé d’affranchir et de tester la bleusaille. On ne le voit pas, mais pourtant il emplit le cadre de sa présence vénéneuse : d’abord en faisant du charme à la femme de Jake au combiné, puis en donnant ses instructions laconiques au principal intéressé. L’univers du jeune héros s’apprête à être chamboulé. 

Si la notion de réalisme a souvent été associé à Training Day, elle concerne davantage les qualités d’observations des rues chaudes de L.A et des rapports de force qui en découlent que d’une affaire de style à proprement parler. Alonzo Harris met fin au débat dés sa première apparition : vêtu de noir avec une longue chaîne en or et bandana, roulant dans une voiture customisée, il emprunte autant aux codes du gangsta-rap qu’à une imagerie super-héroïque. Une esthétique de la séduction qui attrape immédiatement le regard du spectateur, en contraste avec la timidité effacée du personnage joué par Ethan Hawke.

Je vais te manger mon enfant…

 De façon évidente, il et nous ne pouvons que dire oui au pouvoir d’attraction démoniaque exercé un chasseur qui règne en maître sur son royaume, en dépit de méthodes qui balayent les convictions de son copilote. D’autant qu’il est incarné par un Denzel Washington en rupture avec ses personnages de role-model dans les films à grand-sujets, et déchaine son charisme insensé dans un numéro haut-en-couleurs de bad guy ivre de ses vices et de son pouvoir. 

Ma 6-T va cracker

On le comprend, l’icône populaire qu’est devenu quasi-instantanément Alonzo Harris ne tient en rien à la dimension réaliste du personnage, mais bien à la stylisation hyperbolique- mais pas tape-à-l’oeil- du réalisateur. De son look à son jargon en passant par l’iconisation (jamais gratuite, car cohérente avec le point de vue de Hawke) à laquelle se livre Fuqua, Alonzo Harris est LE bad mother fucker qui catalyse les passions de son temps. Il pourrait tout autant poser dans un clip de Dr Dre (qui tient un petit rôle dans le film) que dans une bande type Demolition Man; jouer le bad guy d’un comic-book movie ou tabasser le dealer dans un livre d’Ellroy. Sur ses épaules repose tout l’imaginaire esthétique et narratif du Los Angeles des années 90 : l’éloquence de la corruption qui se délecte d’elle-même, l’incarnation d’un renoncement moral présenté comme inévitable et résolument attractif. Choisir Denzel Washington, fils prodigue de l’Americana droite dans ses bottes façon James Stewart, pour hisser la banderole de la terre brûlée constitue en soi un symbole dont le film ne se prive pas de brandir. 

Un tel personnage ne serait que grandiloquent et pas mémorable sans un environnement au diapason. Or, Training Day est un polar d’autant plus efficace et Alonzo un méchant d’autant plus marquant qu’il puise moins son inspiration dans le genre investit que dans le conte de fées pour nous coller au point de vue du personnage principal. Comme un voyage onirique, qui creuse dans l’inconscient du héros les motifs qui vont jalonner son parcours, accompagné d’une musique qui évoque un état de demi-sommeil (le film s’ouvre sur les premières lueurs de l’aube et se conclut sur le coucher de soleil) et plonge le jeune candide dans un monde qui n’est pas tout à fait celui qu’il reconnait. 

Toute la tension à couper au couteau du film provient en effet du fait que rien n’est ce qu’il parait être : un handicapé en fauteuil roulant vomit des cailloux de crack comme une créature ingrate, une mère au foyer se révèle une harpie terrifiante à la tête d’une armée, une des maitresses d’Alonzo une princesse coincée dans son donjon, des homeboys latinos les cerbères aux ordres de leur maître. A savoir Alonzo Harris, diable en personne et régent de ce territoire merveilleux qui n’a rien de féérique. 

L’insoutenable légèreté de l’être

Ainsi, en dépit de l’âpreté de l’univers dépeint et des poussées de tension provoquées par quelques scènes mémorables (on se souvient encore de cette partie de poker qui tourne en guet-apens pour le héros), Training Day est un film étrangement aérien, en apesanteur même. Fuqua revendique une élégance formelle éthérée au moment où le genre (et l’industrie en général) s’apprête à être pris d’assaut par les canons du cinéma-vérité remixé par le mainstream qui cloue le spectateur au plancher du ter-ter caméra à l’épaule (ce que fera la série The Shield, où le formidable Narc de Joe Carnahan).

« Crusin’ in my 64… »

Toutes proportions gardées (me faites pas dire ce que je n’ai pas écrit), on pense parfois au traitement que John McTiernan avait appliqué au film d’action avec Die Hard. McT avait déclaré avoir voulu sur ce film faire du genre le terreau d’une variation du Songe d’une Nuit d’été , avec ce récit qui s’étale sur une nuit, nous confronte à une palanquée de créatures hors du commun. On reconnait cette filiation dans l’approche qui préside à Training Day, dans cette volonté de concilier frontalité et délicatesse, de transcender un genre dur et physique en lui insufflant un parfum de féérie emplie de légèreté véloce chez McT, de gravité contenue chez Fuqua.

L’ordre et la morale

Toutefois, si Training Day est un conte, il n’en reprend pas que l’imagerie et une certaine esthétique : il en embrasse la dimension morale. On en revient au parcours du jeune héros, amené à transiger avec ses principes sous la pression du mal incarné par Alonzo, mais qui survit in fine grâce à sa vertu reconnue comme telles par ses exécuteurs. Le climax prend des allures de western : rien d’étonnant quand on sait à quel point le réalisateur aime le genre, mais carrément évident à l’aune de la croisade éthique qui anime cette confrontation. 

 On l’a déjà dit dans ces pages, mais Fuqua est un cinéaste « moral », au sens classique du terme (« le mal c’est le mal », comme il l’a déclaré). Lui et Ayer annihilent ainsi l’ambiguïté nécessaire inhérente au genre investit, souvent prompt à laisser le spectateur en face d’un vice inhérent et inévitable avec lequel il faut composer. A travers sa figure de chevalier vertueux qui triomphe du dragon, le cinéaste appelle finalement au rétablissement d’une probité immédiate. Naïf peut-être, candide comme son héro mais oh combien actuel. En effet, si on comprend que Training Day est un film décidé à incarner tout un pan des années 90 pour en tirer un trait sur la dérive nihiliste, c’est avec la société d’aujourd’hui qu’il entre en résonance. L’injonction d’une justice « tout de suite » , cette volonté d’en finir avec les arrangements d’hier et les compromissions de demain, cet appel à en finir avec le « faire avec » … C’est tout à fait les soubresauts de notre époque qui met les choses à plat pour réintroduire une morale parfois vindicative mais nécessaire dans le débat. A cet égard, Training Day est peut-être un film sur les années 90, mais il était surtout en avance sur son temps. 

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JOKER: DON’T STOP BELIEVING

C’est le buzz de cette fin de semaine : la tant attendue bande-annonce de Joker, le film ultra-anticipé consacré au bad guy le plus célèbre de l’univers Batman, est enfin tombée. Et comme on pouvait s’y attendre, la fièvre s’est emparée d’internet en moins de temps qu’il n’en faut à Marlène Schiappa pour lancer un facepalm challenge. Twittos, Tutubers, influenceurs de tous bords, bref tous ceux dont la visibilité devrait engendrer un devoir de scepticisme et qui se font les relais de communication des majors, ont joué des coudes pour diffuser la bonne parole. Avec l’absence de précautions habituelle pour ériger une note d’intention en parole d’évangile avant même d’avoir dressé l’office.

Bref, tous les signaux de la bousasse porté par une hype imprudente sont réunis.

Happiness Therapy 2: Il est revenu

A priori, pas de raisons que Joker échappe au syndrome Suicide Squad , Black Panther, Venom, et autres produits dont la singularité érigée en argument de vente n’existe que dans sa campagne promotionnelle. A ce titre, Joker inspire d’autant plus la méfiance que son cas renvoie directement à Venom, autre bulle à buzz récente qui s’est dégonflée aussi vite qu’elle fit grimper le thermostat.  Un bad Guy dark et violent en tête d’affiche et la promesse de contre-propositions qui va avec, un réalisateur de comédie inoffensives à la barre, et un acteur top moumoute « qui était trop artiste pour les film de super-héros comme les autres » pour montrer qu’on est pas là pour déconner. Si on y ajoute le changement de politique récente de Warner, qui prends l’exemple d’Aquaman pour illustrer son retour aux blockbusters portés par une vision d’auteur (on ne rigole pas), toutes les conditions pour que la montagne promotionnelle accouche d’un nouveau souriceau cinématographique. 

Sauf que. Sauf que malgré toutes les bonnes raisons qui subsistent de se méfier du bazar, il en reste quelques-unes pour espérer un film sinon réussit, du moins vraiment différent. Le trailer lui-même d’abord, qui ne joue pas la carte du crowd-pleaser racolant sur l’inconscient populaire du personnage. Mis à part son rire caractéristique, quelques éléments de costumes, et les renvois à l’univers de Batman, les gimmicks du clown machiavélique sont réduits à peau de chagrin. Logique me direz-vous pour une origin-story, mais force est de constater pour le moment une réelle volonté d’ancrer le personnage dans un univers avant tout définis par ses partis-pris artistiques.

Ainsi, on ne peut que constater le souci de Todd Phillips et son équipe de filmer de soigner l’écrin dans lequel doit se développer la démence de leur anti-héros. Couleurs froides et délavées pour traduire la névrose du quotidien, valeurs de plans qui amplifient l’écho de sa psychose dans l’extérieur, jeu sur le flou qui nous isole avec lui dans son malaise… En termes de note d’intention, c’est déjà plus tranché que de caler  Bohemian Rhapsody sur la bande-sonore pour faire dans l’iconoclasme

Mais surtout, le trailer marque des points à l’aune du regard qu’il semble dégager pour son icône. Le point de vue (on l’espère) de la tendresse pour le freak, qui invite le spectateur non pas à s’identifier sur la base de la compassion, mais à partager ce qui se trame derrière le masque fissuré du quotidien. Ainsi, le choix Joaquin Phoenix dans le rôle-titre ne semble pas tant relever de la « prise de guerre » que d’une compréhension intrinsèque de la persona de l’acteur. Plus encore que sa propension à investir les profils borderline, Phoenix s’est toujours distingué par sa capacité à pousser la névrose de ses personnages « off-limits » sans perdre l’empathie du spectateur, à jouer à la lumière de sa fragilité dans les recoins les plus obscurs. Sa prestation, qui s’annonce déjà comme l’un des événements les plus commentés de cette fin d’année, s’annonce à l’aune de ce trailer comme le signe de reconnaissance d’un projet qui tient à sa cohérence organique. 

Encore un film qui va retomber sur la gueule des clowns

Enfin, il y a Todd Phillips. Phillips, réalisateur über-sympathique de comédies gentiment frappadingues depuis 1998, qui a pignon sur rue chez Warner depuis le carton-monstre de Very Bad Trip et s’attaque sans aucun doute au plus gros défi de sa carrière. A l’instar de Ruben Fleisher avec Venom, rien ne le prédisposait à hériter des rênes d’un tel projet sur le papier (d’autant plus à l’aune du caractère inégal de ses derniers films). Rien, sinon une certaine propension à filmer des personnages dans des situations décalées et/ou absurdes. 

Mais en y regardant plus attentivement, Phillips ne fait que concrétiser sa rencontre avec une figure qui a toujours parcouru sa filmographie. Si le cinéaste s’est fait une spécialité des personnages déjantés, tous ses films sont systématiquement perturbés par un protagoniste qui dépasse les limites de la folie définie comme « acceptable ». Tom Green dans Road Trip,Will Ferrell dans Retour à la Fac, évidemment Zack Galifianakis dans les Very Bad Trip….  Autant d’agents de chaos permanents, inadaptés et inadaptables au monde, qui communiquent avec l’extérieur par à-coup. Des Joker en puissance quoi.

Contrairement au traditionnel sidekick présent pour assurer la caution décalée de l’ensemble, les persos de Phillips ne sortent jamais vraiment de leur bulle et ne se définissent jamais dans leur capacité à se racheter une conduite dans un semblant de normalité.  Il y avait déjà cette tentative (loupée mais louable) dans Very Bad Trip 3 de dériver vers une tonalité plus dramatique, en faisant du personnage de Galifianakis la force motrice du récit, et non plus son élément perturbateur. Une volonté déjà plus manifeste dans War Dogs, comédie en demi-teinte mais drivée par un hallucinant Jonah Hill en croisement improbable… du Pingouin et du Joker War Dogs constitue le point de bascule du cinéma de Phillips, qui franchissait alors la ligne qui séparait ses zinzins dangereux pour eux-mêmes du psychopathe menace pour autrui. Comme s’il s’agissait de l’ultime préliminaire d’un entrainement qui a duré 20 ans avant de se jeter (enfin) à l’eau. 

Joaquin Phoenix a confessé que c’était la connaissance totale et absolue de Phillips du personnage qui l’avait décidé à accepter le rôle, après une période d’hésitation fortement médiatisée. Pour le coup, on est tenté d’accorder le bénéfice du doute à l’habituel packaging promotionnel. Soyons clairs : à l’heure aujourd’hui, et probablement jusqu’à la sortie, on est pas à l’abri d’un autre coup de cochon marketing. D’autant que Phillips va devoir sortir le grand jeu qu’il n’a encore jamais déballé pour honorer sa note d’intention. Mais on est disposé à laisser une chance à Joker. Non pas parce que tout indique une réussite annoncée, ni par faiblesse geek pour son mythique personnage, ni par adoration pour son acteur principal. Mais parce qu’il pourrait bien s’agir d’une œuvre VRAIMENT personnelle pour son instigateur. Et en plus, sous le chapeautant de Martin Scorsese en personne. Ca vaut au moins le coup de le retwitter plusieurs fois.