Billet

Un désir nommé Steven

T’entends pas ou quoi ?!

Soyons honnêtes : malgré tout l’amour vrai et véritable que l’on porte à son étude chiropratique sur la résistance du cartilage osseux à la pression en sens contraire, difficile d’imaginer un film qui serait spécialement pensé et conçu pour Steven Seagal, et rien que pour lui. Et par film on entend les vrais, ceux qui ressemblent (au moins de loin) à autre chose qu’à une apologie de l’andouillette royale dans l’entrepôt bulgare qui lui sert de royaume

LE SEAGAL, AIMEZ-LE OU QUITTEZ-LE

Sérieusement, vous en connaissez beaucoup vous des auteurs prêts à se coltiner les 12 travaux d’Hercule qui séparent l’idée d’un projet à sa réalisation sur la seule base de son regard perçant d’aigle des collines savoyardes ? Vous imaginez un Mabrouk El- Mechri qui lui consacrerait un film-hommage méta appelé SS ? (euh …) ?

Certes il existe des exceptions, mais même pour rigoler personne de vraiment sain de corps et d’esprit ne se lance dans le métier avec l’envie d’assumer un jour Mission Alcatraz dans sa filmographie. Même si à la décharge de Don Michael Paul, le colonel Kurtz du salade-tomates-oignons semblait avoir renoncé à accompagner ses kébabs de tartiflette pour les besoins de Hors Limites deux ans plus tôt. Soit l’œuvre qui convertissait simultanément Steven au gangta-rap, au kung-fu câblé post-Matrix, et aux joies de l’autodérision laid-back. Tout ça en même temps pour toi, spectateur qui avait boudé Piège à Grande Vitesse et L’ombre blanche en salles. Ainsi, Hors limites n’est pas seulement le champ du cygne de sa filmographie mainstream. C’est l’un des rares long-métrage dans lequel Saumon Agile (marque déposée ici) faisait l’effort de prendre (un peu) sur son égo pour conquérir un public qui ne lui était plus acquis.

C’était le bon temps!

Steven en Demande ? Steven qui va vers le spectateur prête attention à ce qu’il veut? Steven qui ouvre ses écoutilles aux doléances de son époque ? Steven qui prépare le diner, allume les bougies et met le vin au frais pour qu’on étale les charentaises sous la table ? La beauté rien moins que métaphysique du geste continue d’habiter les rêves de ceux qui l’ont vécu. A ce stade d’expérience, toute question d’ordre esthétique relève de la considération superflue. 

UNE CREATURE DE REVE

Malheureusement, Steven ne rouvrira plus cette parenthèse enchantée dans une carrière le plus souvent en sens unique vis-à-vis du public. On ne sait pas si l’amour a besoin de Steven, mais ce qui est sur c’est que Steven n’a pas besoin d’amour (contrairement, encore une fois à un Van Damme). Il réclame de l’adoration, et c’est bien pour ça qu’on l’aime. Steven est ainsi la preuve vivante que le 7èmeArt ne dévoilera jamais tous ses mystères à ses exégètes, car on est non seulement nombreux à vouloir une tranche, mais on est autant à en redemander. Bref, c’est le Désir de Steven. Cette chose étrange que l’on murmure pour en peser chaque mots et chaque syllabes. Ce pur truc de spectateurs (et aussi parfois de producteurs accusant un déficit de sens commun) qui s’impose à des créateurs peu gouteux du sanglier à la chantilly.

Encore une fois, il s’agit de faire ce que Steven est incapable de faire: se mettre de l’autre côté. Projetez-vous dans les souliers de ceux qui font les films, et doivent faire avec Steven Seagal en lead-role, et imaginez ce que pèse votre satisfaction de spectateur face à la résignation du praticien qui a du faire avec (et tout le monde n’a pas la chance de pouvoir évacuer l’ostéopathe de Dachau au bout de 20 minutes de film comme Stuart Baird). Car même au temps de sa prime, quand sa paralysie faciale pouvait encore être confondue avec du monolithisme, on conçoit mal un réalisateur proposer de lui-même son nom lors des réunions de productions.

Car Steven n’a rien, vraiment d’un fantasme d’auteur. C’est un sacerdoce de yes-man, qui l’ajoute au cahier des charges incompressibles qu’il est chargé de transformer en film. Ainsi, de toutes les action star qui ont écumé les salles de cinéma des années 80-90 et les bacs de vidéoclubs associés, Seagal est ainsi le seul à relever de la pure fabrication hollywoodienne. Un peu comme Richard Gere, autre ascèse de l’expressivité faciale ayant abandonné à Bouddha ses velléités d’incarnation. Mais même l’ancienne effigie de Poivre et Sel magazine peut se vanter d’avoir eu Robert Mulligan et Paul Shrader pour le construire. 

A l’inverse, le mythe Seagal fut entièrement pris en main par les laborieux de l’industrie. Ceux qui transforment le plomb en quelque chose qui ressemble à de l’or fondu, à l’ombre de la reconnaissance institutionnelle.  Andrew Davies, Dwigh H. Little, John Flynn : voici les trois Pygmalions qui peuvent se vanter d’avoir surmonter l’obstacle Steven pour fabriquer l’icône Seagal (on ne poussera pas la mauvaise foi jusqu’à citer Bruce Malmuth). 

« Pas de bras, pas de chocolat ! »

 De fait, personne (ou si peu) n’ira jusqu’à qualifier Nico, Désigné pour Mourir ou Piège en Haute Mer de chef d’œuvres impérissables du 7èmeArt. Mais ces films réussissent néanmoins à faire croire que Steven Seagal fait naturellement partie du paysage. Que sa conviction manifeste d’être né pour ça a des raisons d’être, que son caractère fondamentalement disruptif est ancré dans le décor. Bref, qu’il n’est pas là par hasard. A lui seul, Seagal est l’incarnation du savoir-faire artisanal des faiseurs d’icônes qui firent la pluie et le beau-temps à Hollywood. Alors ok c’est sûr, c’est pas du Bergman. Mais est-ce qu’Ingmar aurait réussi à aller quelque part avec ce catogan huileux et cette aversion à s’abaisser au commun des mortels ? EXACTEMENT.

ETAT DE GRACE

Incontestablement le cinéaste le plus doué et le plus racé avec lequel il ait jamais travaillé, John Flynn offre avec Justice Sauvage l’éclatante démonstration de ce à quoi ressemble l’excellence artisanale confrontée à l’insoluble. De toutes évidences, Justice Sauvage aurait pu fonctionner avec d’autres stars que celle dont a hérité le réalisateur de Pacte avec un tueur. Cette histoire de ruthless cop traquant le meurtrier de son partenaire et meilleur ami au sein de son quartier d’enfance n’a en effet rien d’une exclusivité Steven. Pourtant, le quinzième dan d’aikido tient à cette histoire, pour lequel il est prêt à s’investir plus que de coutumes. Il prend même l’accent de Brooklyn pour rentrer dans la peau de son personnage, faisant de Justice Sauvage l’un de ses rares films à regarder en VO. 

Bref, à l’instar de Hors Limite, Steven fait un pas vers le spectateur. Jusqu’à accepter l’exigence de Flynn, chevillée à sa participation au projet, requérant notamment de l’acteur une coopération totale pour les besoins du tournage. En réalité, on imagine mal Seagal respecter sa parole et accepter sans broncher qu’un homme fort autre que lui ne commande le bazar (contrairement à un Jean-Claude Van Damme par exemple). Mais à l’écran, le résultat est là.

Conscient qu’il ne pourra jamais effacer l’ego de sa star, Flynn n’essaie jamais de jouer contre ce qu’il a devant son combo. Au contraire : il en fait le sujet principal de son film. Gino Fellino est bien le male alpha du tieks, la terreur du ter-ter (en cela, l’intro s’inscrit d’emblée dans le panthéon seagalien). Mais il se heurte à la résistance de son environnement qui, par reflexe communautaire, préfère protéger le tueur de son ami que d’aider un flic. Même lui doit respecter les convenances locales lorsqu’il va s’entretenir avec le parrain du block, quitte à s’écraser quand un rital gominé se fout de la gueule de sa coiffure (bon il le paiera plus tard, mais sur le coup ça fait drôle de voir Steven encaisser sans broncher). On notera d’ailleurs ce superbe instant de mise en scène « l’air de rien», où Flynn construit sans emphase le passage du monde « visible » à l’univers interlope qui le commande, au sein d’un pauvre couloir de restaurant.

« Tu m’écoutes quand je te parle, le grand con avec ta queue de cheval?! »

On vous rassure, cela ne l’empêche nullement (heureusement) de péter les tronches dans les sens. Justice Sauvage est même l’un des Seagal les plus généreux à cet égard. Mais il a beau plier des colonnes vertébrales et fracturer des bouches, transgresser les règles muettes de sa communauté et mordre la ligne de la légalité, la farandole seagalienne que fait mine d’exécuter le film est sans cesse mis en échec par la frustration du personnage. Des démonstrations de force fracassantes, mais dans le vide. Steven devient cet action hero dont l’impuissance est d’autant plus mis en exergue qu’il dépasse le reste du casting d’au moins une tête, et que Flynn se plait à appuyer la position hiérarchique de sa star pour mieux la renverser. On pense en particulier à ce très joli moment où Gino se confie à son ex-femme, assis sur le canapé tandis que celle-ci l’écoute assise au sol, dans une évidente scénographie d’idolâtrie. 

LE LION EST MORT CE SOIR

Mais à la fin son monologue (les plus longs de la carrière de Steven, à l’exception évidemment de sa légendaire diatribe écolo qui concluait Terrain Miné) le personnage est mis sur la défensive par son interlocutrice. Subtilement, Flynn renverse le rapport de force. Seagal semble mal à l’aise avec sa taille, ces grands bras dont il ne sait que faire, cette posture de puissance qui ne lui sert plus à rien. Pour l’une des rares fois de sa carrière, il concède le point à quelqu’un d’autre que lui. Justice Sauvage est l’histoire d’un monarque qui se rends compte qu’il n’a pas de royaume. Flynn filme Seagal dans ses œuvres pour mieux s’en détacher, ne serait-ce que momentanément. A plusieurs reprises, il ne le filme même plus, ou de loin comme s’il devenait étranger à lui-même et à une jungle dont il n’est qu’un protagoniste parmi d’autres. 

Osons-le : Justice Sauvage est une œuvre de contrebandier, au sens où le définit Nicolas Saada. A savoir une œuvre qui travaille « entre les plans » du programme auquel elle est censée se plier. Ce qui était auparavant l’apanage des artistes, dépossédé de la clé de leur indépendance par des studios qui donne au public ce qu’il demande pour mieux vider insidieusement les icônes de leur intégrité. Mais ceci est un autre histoire… 

Évidemment, tout ça ne dure pas éternellement, et Steven finit par retrouver les bad guys, les massacre et termine leur chef dans une baston à sens unique, conformément à la tradition seagalienne. Le génial William Forsythe a le temps de compter ses dents du fond avant de trépasser à coup d’un tire-bouchon dans le cerveau. Ce n’est même pas un combat en fait, mais une punition : Steven prend son pied à exécuter à petit feu un type qui avait décidé de mourir dès le début du film. C’est un suicide assisté par torture interposée. Bref, le revenge-moviele plus sadique de l’histoire. Heureusement que Seagal prive de ses attributs un gros porc qui balance des chiots par la vitre dans l’épilogue pour récupérer un peu de son mojo d’action man !

Les grands films ne font pas forcément les plus grands exploits. En l’occurrence, faire croire que Steven Seagal pouvait devenir un désir légitime de cinéaste, et un acteur interagissant avec le découpage, est un tour de force qui ne sera jamais récompensé aux oscars. Mais les vrais savent que John Flynn nous a enseigné que peu importe ses le nombre et la qualité de ses exégètes, le cinéma conservera ses mystères à l’abri de l’entendement des simples mortels auquel il s’adresse.  Steven Seagal en est la preuve vivante.

Pour aller plus loin: https://www.youtube.com/watch?v=wq4cnKQrA5M

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HOBBS AND SHAW: I WANT TO GET FREE

Dans une galaxie lointaine, très lointaine…

Depuis la nuit des temps et à quelques exceptions près, les blockbusters d’Hollywood dépendent des moeurs des producteurs avant de renvoyer à une personnalité créatrice. Aussi, il ne faut chercher bien loin pour expliquer la folie des grandeurs propres aux terribles années 80-90: la cocaïne. La cc qui circulait par kilogrammes quotidiens dans les narines de yuppies dégénérés qui se faisaient pousser le catogan de Steven Seagal avant de greenlighter leur fantasmes de mâles blancs sous influences. Il faudrait surement diligenter une enquête, mais parions qu’il manque au CV bien fourni de Pablo Escobar le titre de producteur délégué sur au moins une bonne dizaines de productions

Puis les choses ont changé quand tout ce petit monde a découvert une ressource qui allait bouleverser la face de l’industrie: l’eau. Ce qui constitue normalement une bonne nouvelle depuis que les premiers néandertaliens ont planté les graines de la sédentarité de l’espèce, mais constitue ici un cataclysme comparable à l’expulsion des hommes du Paradis (cette connasse d’Eve). Car la source de vie devint synonyme de déclin pour la civilisation de l’entertainement, qui s’exila des brumes éthyliques du jardin d’Eden à 80 dollars le gramme pour rejoindre les rives d’une sobriété castratrice. Des lors, les bouteilles d’Evian squattèrent les tables de réunions, les smoothies aux algues bio distribués en masse sur les plateaux, les narines nettoyées et les pantalons retroussés au-dessus des chevilles. Bref, les sept Plaies d’Egypte qui volent en formation #healthylife vers du cinéma bio et sans gluten. Pas besoin de se demander pendant 30 ans pourquoi on se fait autant chier en salles aujourd’hui. 

On veut en foutre partout!!!

Mais grande nouvelle. Une bande de marlous qui doivent fomenter leur putsch depuis longtemps a réussi à passer les lignes de la bien-pensance pour se tremper le biscuit dans la poudreuse avec les dollars de la multinationale en voie de greenwashing. Ce catalyseur de la révolution silencieuse qui donne enfin de la voix dans le son de la tôle froissée et le bruit des grosses couilles qui se font un tête à tête, c’est Hobbs and Shaw messieurs-dames.

(Re)descente sur Terre

Oui, bon je sais ce que vous pensez. Encore un blog de iencli bqui vante son devoir de réserve pour mieux s’asseoir dessus dès qu’une major aligne 200 millions de dollars pour lui titiller la zone (très) érogène du deltoïde en sueur et de la bromance à coups de parpaings. Et vous n’avez absolument pas tort.

Oui, il y a surement quelque chose de litigieux dans la facilité à concentrer sa raison d’être cinéphilique dans l’espoir de voir un ersatz de Tango et Cash sur grand-écran en 2019. Certes, il faut bien avouer que le radar à bousasse a toutes les raisons de s’affoler au regard du pédigrée des instigateurs du projet (le réalisateur d’Atomic Blonde dirigeant les acteurs de Skyscraper et d’En eaux Troubles, dans le premier spin-off de la franchise Fast and Furious , qui prête son scénariste pour l’occasion. Comment ça, ça fait pas rêver? ). Et effectivement, les cendres de la décence artistique la plus élémentaire nous caressent déjà les narines sur le papier.

Pourtant, nous soutenons (car oui, Nous sommes nombreux et motivés, et bientôt sur vos ronds-points pour le prouver) qu’il y a des raisons effectives pour que cette combinaison improbable n’ait accompli l’impossible à l’écran. En avant la musique.

Alpha-buddy

A l’instar de Tango et CashHobbs and Shaw répond à une hypothèse particulière (et finalement peu exploitée) de buddy-movie, ou deux mâles alpha sont à égalité de capacité dans l’action. Pas de hiérarchie entre les personnages donc, mais un gros concours de couilles où le traditionnel « je t’aime moi non plus » est agrémenté d’un « c’est moi qui ai la plus grosse  ». Or, Hobbs and Shaw semble avoir parfaitement intégré sa problématique au cœur de son dispositif.  Pas seulement parce que Dwayne et Jason confirment l’alchimie non feinte qui constituait la seule raison de garder un oeil ouvert dans le dernier Fast and Furious. Mais parce que le trailer insiste sur cette idée pour l’ériger comme l’élément pathogène autour duquel s’article tous les compartiments du projet. Voir cette baston où les antagonistes confrontent leur style par vitre sans tain interposée, ou cette descente improbable en rappel le long d’un immeuble qui oppose le flegme roublard de l’anglais à l’impulsivité kamikaze de l’américain. Ou quand le sens de l’hénaurme se conjugue à ce qu’il convient bien d’appeler de l’expressivité narrative.

C’est précisément là que le film commence à marquer des points sur l’une de ses parti-pris les plus litigieux, à savoir son réalisateur David Leitch. Suite au carton de John Wick qu’il coréalisa avec Chad Stahelski, Leitch fut propulsé avec son compère « next big thing » pour les studios qui découvraient le cinéma d’action en plan-séquence. Le binôme s’est séparé, et Stahelski a surpris en prouvant qu’il avait une vision d’ensemble qui dépassait son argument de vente avec John Wick 2. A l’inverse, son compère a montré que la sienne consistait à résumer son cahier des charges par les tics de fashionistas équivoques aux projets qu’il investissait (les pénibles Atomic Blonde et Deadpool 2). 

Bref, à priori pas de quoi se réjouir. Et pourtant, c’est peut-être pour ça que c’est une bonne nouvelle. Car Hobbs and Shaw, c’est justement un cahier des charges conçu autour d’une idée simple mais qui requiert le sens de l’action physique dont Leitch est devenu (quelque peu abusivement certes) l’un des hérauts modernes. Au fond, ni Atomic Blonde ni Deadpool 2 n’ont vraiment offert à Leitch l’occasion de faire autre chose que de l’action (très) encadrée par les velléités respectives de ces deux projets. A l’inverse, Hobbs and Shaw semble précisément conçu autour de ce que le réalisateur est à même de lui apporter. Pas une patte donc, mais un savoir-faire dans la tatane à même d’orienter correctement le bazar sur les courants sur lesquels il navigue.

Ainsi, le trailer dispense son lot de WTFuckeries numériques (franchement réjouissantes pour le coup, car parfaitement au diapason des personnages), mais c’est davantage les confrontations mano-à-mano qui s’avèrent mis en avant. Hobbs and Shaw renvoie ainsi au temps où les films d’actions étaient vendus sur le plaisir de voir des acteurs en mouvements et non pas sur des scènes d’action pris en charges par le département des effets spéciaux, où la perspective d’une confrontation de caractères constituait un motif d’attente légitime . 

The bad guy is the key guy

A défaut d’un bon cinéaste, la production pourrait ainsi avoir débaucher un outil employé pour les bonnes raisons. Un argument fragile sur le papier mais qui semble prendre vie à l’écran à travers la relation des deux acteurs et son imbrication au sein même des scènes d’actions. Mais aussi au détour de l’attention particulière qui semble avoir été portée aux seconds rôles.

Ils croient encore que c’est leur film ces cons-là…

De fait, on se réjouit de retrouver Vanessa Kirby après son apparition dans Mission Impossible : Fallout. D’autant que les airs inaccessibles de la belle semble soutenir un investissement physique tenant la dragée haute à ses collègues masculins. Mais c’est surtout Idris Elba qui retient l’attention dans le rôle du bad guy. En quelques minutes, le neo-kickboxer écrase littéralement l’écran de sa présence (sur)naturelle, met fin aux débats avec la punchline de l’année (« I’m the black Superman »), et même Statham et Johnson doivent se mettre à l’abri pour se protéger du swagg insolent de leur némesis. Bref, il enterre d’un pouce tous les méchants réunis des Fast and furious(Statham excepté). Et surtout, on croit instantanément que Johnson et Statham ne seront pas trop de deux pour en venir à bout.

C’est l’excellente idée qui se dessine à travers ce trailer : justifier la réunion des deux mâles alpha du cinéma de gros bras actuel à l’aune de la surpuissance d’un méchant hyper-charismatique. Ainsi, au-delà des fantasmes soulevés par son postulat et des gages distribués au public-cibless, Hobbs and Shaw véhicule depuis deux trailers des raisons concrètes de croire en son karma. Ce qui ne veut pas dire abandonner toute prudence quant au résultat (le pire reste toujours plus probable que le meilleur à l’heure actuelle), ni que l’on doit s’attendre à un « bon » film au sens premier du terme. Mais pour ce qu’il vend plutôt que pour ce qu’il n’aspire pas à être, Hobbs and Shaw semble appartenir à une espèce que l’on croyait en voie d’extinction : les films cons intelligemment conçus. Le nez plein de 0.9 et les couilles pleines de jus boosté aux anabolisants. A l’ancienne quoi. 

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Wesley Snipes: le nouveau monde des années 90

L’avantage d’une culture doudou, c’est le boulevard offert à ses totems pour survivre sinon professionnellement, du moins médiatiquement dans un présent qui les réclame moins pour ce qu’ils sont que pour l’ombre de ce qu’ils ont été. A cet égard, Wesley Snipes a de quoi se sentir lésé par le revival actuel des années 90. Personne pour demander la reformation de son duo avec Woody Harrelson, pas un désoeuvré pour lancer un appel sur les réseaux sociaux pour une suite de Passager 57, pas un geek au chômage pour faire circuler une pétition réclamant une préquelle sur la jeunesse de Simon Phoenix. Même pas un rappeur en quête de vues streaming pour écrire un autre morceau hommage à Nino Brown

Sparring Partner

Faut être lucide: à 56 ans dont cinq passés à sacrifier sa carrière en Europe de l’Est pour régler un litige avec le FISC américain (et deux derrière les barreaux pour ne pas avoir réussi à régler ledit litige), ça sent un peu le sapin pour devenir rentier de ses années fastes. Même les rumeurs autour de la mise en chantier de Blade 4 font office de sursis avant mise au placard, puisqu’il s’agirait de passer la main à une actrice qui jouerait le rôle de sa fille. Après avoir essayé d’effacer son nom de l’histoire en tant que premier super-héros noir pendant la campagne marketing de Black Panther, voilà que Marvel s’apprête à entériner sa pré-retraite… 

C’est ce qu’on pourrait appeler le « syndrome » Wesley Snipes, condamné à faire le pied de grue dans la file d’attente de la mémoire collective dès lors qu’il se met à jouer en équipe. Prenez The Expendables 3, où il devait partager la carte come-back avec un Antonio Banderas qui faisait des pieds et des mains pour attirer l’attention et un Mel Gibson qui la retenait en ne faisant rien. Snipes avait beau mettre le feu à l’écran pendant ses vingt minutes de présence, rien n’y a fait. Ajoutez-y un demi-bide qui a signé le glas de la franchise, vous obtenez un coup d’épée dans l’eau qui provoqua juste assez de remous pour lui permettre d’exister dans quelques DTV (mais toujours en mettant le feu, cela va sans dire).

 » Je vais vous mettre un dunk bande de cons, vous allez sentir vos médocs pour l’arthrose »

Pourtant, de tous les action hero venus user leur bas de treillis sur le banc de la franchise, Snipes est loin d’être le moins légitime. L’homme a ses rôles cultes , un style de combat bien défini et reconnaissable avec lequel il a gravé son nom dans la roche du genre, une personnalité qui fait du pied à l’objectif… Et accessoirement, il est objectivement meilleur acteur que les autres (Stallone mis à part). Pourtant, de tous les vieux fusils à l’écran, il n’est pas celui qu’on va choisir dans les premiers pour constituer son équipe. 

Sa liberté de penser

Au fond, plusieurs facteurs peuvent expliquer cet amour tiède de l’histoire des genres et des codes pour l’acteur. Car contrairement à d’autres, Wesley n’a jamais vraiment cherché à développer une « marque » Snipes. Sa filmographie ne répond pas une logique de catalogue égrenant ses variations autour d’une même figure. A la fois action star dans des produits de studios oubliables (Passager 57, Drop Zone, Money Train) et character actor chez certains des réalisateurs les plus côtés de l’époque (Spike Lee, Tony Scott, Mike Figgis), Snipes n’a jamais pissé suffisamment au même endroit pour marquer son territoire. Même la versatilité de son jeu jouait en défaveur de son identification, le comédien switchant volontiers (et avec bonheur) entre le mode extraverti (Demolition Man, Extravagances, Les blancs ne savent pas sauter) et le monolithisme silencieux (U.S Marschals, Undisputed, Blade). 

Sa force d’alors (sa diversité, sa capacité à ne pas se laisser enfermer dans une case) est devenue sa faiblesse dans une industrie qui utilise les persona de ses stars comme un élément de langage. Pourtant, à bien y regarder c’est bien lui qui incarne le mieux la décennie 90’s. Car à la différence des autres grosses têtes révérées aujourd’hui pour ce que l’époque a été, Snipes représentait la promesse de ce qu’elle devait-être, et de ce vers quoi les ultimes soubresauts du XXème siècle auraient dû déboucher. A savoir une société qui met les pieds en fredonnant dans une post-histoire libérée des codes et diktats de l' »ancien monde ». Soit à peu près tout ce que n’est pas devenu un monde recroquevillé sur des débats d’arrière-garde que les années 90 donnaient l’illusion d’avoir dépassé.

L’oeil qui pétille, une marque déposée

Plus qu’aucun autre acteur de sa génération, Wesley Snipes incarne cette piqure de rappel à la modernité d’une promesse qui n’a pas été tenue. Sa filmographie renvoie à cette liberté que plus personne n’ose s’octroyer aujourd’hui sans en faire un geste revendicatif . Car la liberté, c’est bien ce que représentait la star par rapport à ses confrères. La liberté de changer d’univers sans demander à son agent si le public ne lui en tiendrait pas rigueur. La liberté de jouer une drag-queen sans se poser la question du contre-emploi (Extravagances), celle de devenir le M. Loyal de la série B de studios sans craindre de passer à côté des projets les plus convoités d’Hollywood (Soleil Levant, Le Fan, Pour une nuit). La liberté, aussi de partager son lit avec une femme blanche sans craindre de déclencher une polémique. Jungle Fever de Spike Lee ouvrit le boulevard dans lequel il s’engouffra pour devenir comme le premier acteur noir à pouvoir s’affranchir de cette problématique.

Ce que n’aurait pas pu faire Denzel Washington, qui dû attendre 2013 et Flight de Robert Zemeckis pour faire sauter un tabou qui n’en était pas un chez Snipes. Denzel, qui dû attendre les années 2000 pour se détacher de ses allures de leçon de morale ambulante. Denzel, qui était perçu comme ce qu’il a cessé d’être en a criant au loup chez Antoine Fuqua et en faisant exploser les bad guys à coups de bombes dans le cul chez Tony Scott : un (très) grand acteur chiant et rockn’roll comme un sermon baptiste.  

Swagger like him

Tout ce que n’était pas Wesley Snipes, peu porté sur l’héritage de Sidney Poitier, et davantage guitariste/soliste que prêcheur. Nourri par l’insouciance aérienne de ceux qui passent à travers les portes que les autres doivent enfoncer, Snipes jouait pour l’amour de la scène et le souci du style qui n’a jamais été pris en défaut, ni altéré par la variété de ses rôles (sauf Blade: Trinity, mais là on parle d’auto-sabotage). Parce qu’il ne faut pas oublier le principal : Wesley Snipes était cool. Méga cool même, tout en flegme suave et en prestance naturelle qui ne forçait jamais les dieux du swagg à bénir son étoile. Son binôme avec Woody Harrelson mettait le doigt sur le verdict sans appel rendue en faveur de la puissance Snipes : pour exister à ses côtés, il ne faut pas essayer d’être cool, mais tout faire pour ne pas l’être. A moins de s’appeler Sean Connery dans Soleil Levant, mais là c’est le cosmos level ++++.

Forcément, il ne pouvait y avoir que lui pour donner vie à Blade. Premier film de super-héros noir certes, mais surtout premier comic book-movie du XXIème siècle. Avec le concours du scénariste David S. Goyer et du réalisateur Stephen Norrington, Snipes a façonné la conception d’un film qui tente une synthèse de culture populaire qui n’avait jamais été opérée auparavant. Il fallait un acteur inféodé aux codes pour conceptualiser un personnage de samouraï-vampire, qui renvoie autant à la blaxploitation qu’aux chambarras et charrie l’esthétique d’une époque tout en se projetant dans le futur immédiat de l’industrie. Il faut se souvenir de sa première apparition, qui ringardisait en quelques plans l’action hero à papa et tout ce que la concurrence pouvait envisager de faire. A l’avant-garde du Zeitgeist et du momentum de Matrix, Blade est le premier héros « pluri culturel » (plus encore avec la suite réalisée par Guillermo Del Toro), en ce qu’il est le produit d’envies de cinéma affranchie des frontières culturelles et médiumniques. Celles-là même que son acteur principal s’est toujours efforcé de ne pas considérer pour mener sa barque. Ce qui l’a toujours défini.

Chainon manquant entre le film d’action du XXème siècle et celui du nouveau millénaire, Blade constitue l’aboutissement du travail de Wesley Snipes, et son leg à l’histoire. Comme si tout ce qui avait défini sa carrière jusque-là lui l’avait conduit à cette création-charnière. Dans un monde parfait, ce n’est pas (seulement) dans un Expendables qu’il devrait-être convié, mais dans un Avengers. Wesley Snipes n’était pas une figure de proue du cinéma d’action. Il a été le messager de sa modernité, celle vers laquelle le blockbuster se targe d’aller aujourd’hui. Toujours en mettant le feu à l’écran, of course.