Billet

CINEMA VS PARC A THEMES : POURQUOI MARTIN SCORSESE FAIT MAL A MARVEL

L’escarmouche n’a épargné personne. D’ailleurs, à moins de vivre au fin fond de la Papouasie pour connaître un éveil spirituel coupé de toute connexion Wi-Fi (quoique, il parait que même les oiseaux migrateurs en ont parlé entre-eux), impossible d’échapper à la guerre qui s’est déclarée à la faveur des propos d’un monsieur de 76 ans. Mais c’est qu’à l’écran comme en dehors, Martin « Fuck you » Scorsese met toujours le feu avec la fougue de ses 30 ans. Surtout quand il décide qu’il n’y a plus de raisons de préserver le statu quo pour une industrie qui voudrait le ranger sur l’étagère à fossiles (voir le Première du mois d’octobre). Ainsi, voilà quelques semaines, le réalisateur des Affranchis sortait le véhicule-bélier pour défoncer la complaisance béate généralisée sur laquelle se hissait l’étoile noire pour imposer son modèle de fonctionnement. Vous l’aurez compris, il s’agit des films Marvel, pour lequel Marty a eu des mots pour le moins définitifs: ce n’est pas du cinéma, mais des parcs à thèmes.

Evidemment, il n’en fallait pas tant pour déclencher une levée de boucliers du club des « je t’aime + 3000 », prêts à alimenter Twitter en thread et autres pamphlets en 280 signes sur ces « vieux qui ne connaissent rien aux films d’aujourd’hui ». La suite, vous la connaissez : Scorsese remet le couvert une semaine plus tard et Francis Ford Coppola s’invite à la table des hostilités (Jennifer Anniston aussi, mais on s’en fout un peu soyons honnêtes). En face, la défense s’organise, de façon plus ou moins convaincante. Car si Marvel fait mine de ne pas trembler sur les assisses de son hégémonie financière et sa (large) communauté de fans prête à sacrifier tout sens commun pour défendre leur chapelle (à ce stade-là, le concept de post-vérité a largement refermé la porte derrière-nous), on sent bien qu’on n’est pas à l’aise là-bas à l’idée de se faire reprendre par le patron. Un peu comme Ray Liotta dans Les affranchis, quand il doit affronter le regard déçu de Paulie, qui constate le loser pathétique que son protégé est devenu après avoir contrevenu à ses ordres.

Le Loup de Hollywood

C’est une évidence que personne ne niera, Martin Scorsese n’est pas n’importe qui. Mais pas à la façon de ces vétérans des rings que l’on respecte pour leur accomplissements, mais comme ces athlètes dans le game depuis toujours et qui enchainent encore les KO foudroyants. Martin Scorsese a eu la Palme d’Or en 1976 pour Taxi Driver, et l’Oscar 30 ans plus tard plus tard pour Les infiltrés. Martin Scorsese a influencé tout les réalisateurs vivants à Hollywood (y compris ceux du MCU), et vous aurez du mal à en trouver qui ne pas citera pas au moins une scène tirée de l’un de ses films dans son Panthéon personnel. Martin Scorsese a traversé quatre décennies de cinéma, est a trouvé le moyen d’être jeune à chaque fois. Martin Scorsese est comme le déhanché de Mick Jagger, toujours prompt à provoquer les hormones des jouvencelles; mais sans subir le « c’était mieux avant » des critiques qui figent son travail dans un âge d’or révolu.

Scorsese est cool, parce qu’il est respecté, et il est respecté parce qu’il est cool. Scorsese fait des films à la fois acclamés et étudiés, mais que l’on peux s’éclater à regarder dans des soirées pizza-bières. Scorsese est, avec Steven Spielberg le seul réalisateur des 70’s à pouvoir s’affirmer à intervalles réguliers comme un top contender pour la ceinture du meilleur réalisateur en activité. Mais avec cet esprit ouvertement transgressif qui n’appartient qu’à lui, malpoli et désihinibé comme une tournée des bars qui continue au petit matin et cinglant comme la gueule de bois de l’après-midi. Ultimate legit, depuis 1976. Le BMF (baddest mother fucker), c’est lui.

Or, tout le problème qui se pose à Marvel est là: Martin Scorsese est jeune. S’il s’agissait de l’une de ces éminences qui survivait en se raccrochant à un héritage colossal mais lointain (comme Coppola), au fond soit. Ça aurait pu glisser. Mais à la différence de la plupart de ses confrères des 70’s, Scorsese n’a jamais lâché prise avec l’air du temps. A plus de sept décennies au compteur, il est encore capable de traumatiser la « pop culture » avec Le Loup de Wall Street et de faire l’événement pour la fin de l’année sur la plate-forme emblématique des nouveaux modes d’expériences du cinéma (The Irishman sur Netflix). Il continue de réconcilier à la fois les chantres d’une cinéphilie exigeante avec les troubadours d’une culture populaire dont il a plusieurs fois refaçonné le visage. Et on ne compte pas son histoire d’amour avec Leonardo DiCaprio, toujours l’acteur préféré des djeuns branchés, qu’il emmène régulièrement taquiner la barre (moins symbolique qu’avant, mais quand même) des 100 millions de dollars.

Le (non)-cinéma de demain

 Autrement dit, il fait à la fois autorité sur la génération Y qui ne s’est jamais remis du « You’re talking to me » de Travis Bickle et du « How am I funny » de Nicky Santoro. Mais il a également l’oreille de ceux qui se repassent le « boom boom » de Matthew McConaughey et citent les éléments de langage du dossier de presse pour parler de Joker (« on dirait Taxi Driver #deniro #tropdeviolencepourmesyeux « ). Bref, Martin Scorsese est une institution, mais une institution vivante, à laquelle il est risqué de s’attaquer. Parce que traiter de vieux con bon pour l’EPHAD le mec qui a conçu la séquence des Quaaludes du Loup de Wall Street, faut quand même avoir confiance dan sa street-credibility.

Bob Iger et son état-major ont beau essayer de noyer le poisson, mettre ça sur le compte d’un conflit de génération, ou minimiser la polémique, la sortie tombe très mal pour l’Empire, en pleine opération de communication et de lobbying agressif pour conquérir (euphémisme pour acheter) le dernier bastion qui leur reste à conquérir, celui de la légitimité artistique et institutionnelle. Car Mickey a beau essayer de prendre le film de super-héros à parti, le réalisateur de Casino ne parle pas des Spiderman de Sam Raimi. Ni du Superman de Richard Donner, des Batman de Tim Burton ou du Logan de James Mangold. Ce sont les films Marvel qui ne savent pas faire du cinéma avec le genre super-héroïque pour le cinéaste. De quoi mettre un coup dans la tronche à la légitimité du monopole revendiqué de Kevin Feige et ses potes, ainsi que leur ambition affichée de crever le plafond de verre qui les sépare du « vrai »  cinéma dans l’inconscient collectif et culture. Pour l’instant, sans effets.

Les oscars et Marvel, allégorie

En effet, malgré les moyens déployés pour nous convaincre que Black Panther constituait une conquête culturelle majeure pour les Afros-américains (je remets ça là, parce que ça mérite qu’on en profite deux fois) et que les derniers Avengers faisaient offices d’un Autant en emporte le vent du XXIème siècle, personne ne prends pour l’instant la maison aux idées trop au sérieux. Bien sur, personne ne le dis trop haut non plus (du moins ceux qui ont quelque chose à perdre), car il vaut mieux éviter de se fâcher avec ceux qui peuvent aligner 70 milliards de dollars pour racheter le catalogue d’une major. Mais pour le moment, force est de constater que la décote du phénomène culturel sur la monnaie de la reconnaissance artistique s’avère bien trop sévère pour imaginer Feige and Co se pavaner sur la photo de famille des pionniers de la Mecque du cinéma dans un avenir proche.

Une fois n’est pas coutume, Warner et DC semblent avoir choisi un positionnement stratégiquement plus judicieux avec un film vendu justement comme un « anti-film » de super-héros (comprendre: anti Marvel), un vrai truc sérieux et dark qui parle de la société et tout ça. A défaut d’être d’un bon film, il faut reconnaitre à Joker le mérite d’avoir compris qu’il suffisait de ressembler à du cinéma pour induire en erreur une époque qui raisonne en termes d’images d’Epinal. Et en l’occurrence, il s’agit de celles qui représentent Martin Scorsese. L’homonyme de cinéma « noble » pour les tenants du phénomène de l’année, c’est lui. Qui cette année fait du cinéma mais sur Netflix, avec The Irishman.

Un pavé dans la mare

C’est bien pour ça que les propos de Scorsese sont importants. On se fiche au fond, de savoir si le réalisateur a totalement raison, si tous les films Marvel méritent ou non de se retrouver dans le même sac (ce n’est pas le cas). L’essentiel réside dans la satisfaction de constater que l’invincible assurance de la firme qui bouffait tout sur sa route vient enfin de tomber sur une contrée qu’il ne peut pas avaler impunément.

A l’heure où la transformation d’Hollywood en conglomérats fait peser sur les blockbusters des enjeux dont le poids inhibe toujours plus la prise de risque artistique, plus rien ne semble en mesure d’intraver une entreprise de domination dont le modèle fait florès depuis des années. Et face au mastodonte, l’idée même de cinéma semble toujours plus fragilisée alors que les forces créatives ont largement émigré de la fabrication des films à leur communication. L’expérience salles n’est plus guère que le produit dérivé des campagnes marketing pour le blockbuster moyen (avec Hobbs and Shaw et Godzilla II, on a encore eu de quoi pleurer) . A ce déficit de savoir-faire s’ajoute une notion d’excellence en passe de dévoiement de la part des institutions censées la protéger. Il suffit de regarder les palmarès et les nominations des dernières cérémonies des oscars pour réaliser à quel point l’opportunisme politique, le relativisme à tout-crin et les petits calculs en coulisses laissent à l’académie à peine de quoi défendre son alibi . Bref, ce n’est pas la première fois que le cinéma est en danger. Mais il a rarement semblé aussi peu prompts à défendre ses bijoux de famille.

Laissez passer bande de cons avec vos films de merde

Dans ces conditions, ce n’était (n’est) qu’une question de temps avant que Marvel ne se voit effectivement consacrée par des institutions dévoyées, mais qui assurent toujours la vitrine.Les grincheux pouvaient râler, mais soyons francs votre voix et la mienne ne pèsent rien face à la surpuissance d’une multinationale et ses hordes de followers susceptibles. Devant le silence attentiste de l’industrie, il fallait bien que quelqu’un mette les pieds dans le plat. A 76 ans, plus rien à foutre, pas grand-chose à perdre et conscient du poids que pèse son image dans le milieu, Martin Scorsese assène un coup de semonce bien vertical à un monstre encore vulnérable à ses attaques. Le réalisateur vient de faire ce que l’on pensait impossible : mettre un caillou dans la chaussure de Marvel, et relancer un débat indispensable sur ce qu’est le cinéma.

Alors oui, tout ça ne date pas d’hier, et peut-être s’agit au fond d’un débat d’arrière-garde. Peut-être qu’il s’agit d’une question de temps pour s’apercevoir qu’il s’agit d’un combat perdu d’avance lorsque la génération « formée » aux Marvel comme le dit le réalisateur aura pris le pouvoir. Et c’est peut-être fondamentalement franco-français d’insister pour que les géants aient la marche boiteuse en empruntant certains sentiers pour l’empêcher de piétiner tout ce qui se présente devant lui. Et à cet égard, plutôt que de s’occuper tranquillement de son jardin et enrichir une oeuvre déjà immense, Martin Scorsese se lance dans une bataille d’Isengard pour son médium. Un bad mother fucker qu’on vous dit.

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